Prédication du 8 mars, Les chemins de traverse 1/2

 

« Au diable les GPS » par Line Dépraz, pasteure

 

Vous avez probablement déjà entendu cette réplique du rabbi Nahman de Bratslav qui a vécu à la charnière des 18ème et 19ème siècles :

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu pourrais ne pas te perdre. »

Je ne vous étonnerais pas en vous disant que c’est un type de pensée que j’apprécie et qui me stimule. Moi qui avance dans la vie, et dans la foi, plus souvent à coup de questions qu’à coup de certitudes.

 

J’aime que l’éventualité, voire même la perspective, de se perdre soit présentée comme une chance, comme une opportunité.

 

Se perdre, c’est se découvrir ailleurs qu’en soi.

Accepter d’être décentré. Se laisser interpeller, par d’autres, par le Tout Autre.

 

Se perdre, c’est aller là où on ne l’avait pas planifié.

Explorer des nouveaux lieux. Découvrir des personnes jusque-là inconnues.

Élargir son horizon.

 

Se perdre, au 21ème siècle, c’est résister aux algorithmes qui, fondamentalement, dictent nos désirs bien plus qu’ils n’y répondent.

 

Se perdre, être perdu, oblige à reconsidérer les acquis. À regarder autour de soi autrement qu’on ne l’avait fait jusqu’alors.

 

Je ne sais pas si Jésus s’est souvent perdu. Lui qui a passé sa vie à marcher sur un territoire long de quelque 60 kilomètres, et large de 30.

 

Lui qui, pour paraphraser Christian Bobin, allait tête nue. Recevant tout de face : la mort, le vent, l’injure comme si rien ne pouvait jamais ralentir son pas. Lui qui donnait à penser que ce qui le tourmentait n’était rien en regard de ce qu’il espérait.

 

Je ne sais pas si Jésus s’est souvent perdu. Ce que je sais, c’est qu’il a régulièrement invité ses disciples à trouver leur propre chemin. À se forger leur opinion sans tenir pour acquis ce que les autres pensaient : « Qui suis-je au dire des foules ? … Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

 

Ou encore, lorsque son chemin croise celui de Bartimée, il ne s’économise pas la question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? », quand bien même elle semble saugrenue tant la réponse s’impose : « Seigneur, que je retrouve la vue ! »

 

De bien des manières, Jésus était un pédagogue hors pair. Qui soutenait les autres dans leur apprentissage sans les écraser de sa propre science et sans chercher à forcer leur adhésion.

 

Cette sagesse, il l’a puisée dans sa tradition autant que dans son caractère. Et je me dis que le livre des Proverbes n’y est peut-être pas étranger.

 

Je vous l’accorde, la lecture de ce livre biblique n’est ni très stimulante, ni très facile. Tant cette succession de maximes donne l’impression d’un écrit qui saute du coq à l’âne et qui, en plus, est désespérément moralisateur.

 

Comme souvent, le recours à la langue originale permet de découvrir des subtilités. Et de dépasser nos premières impressions. En l’occurrence, l’étude de ce verset permet de découvrir une approche de la vie tout en finesse.

 

« Donne de bonnes habitudes au jeune homme en début de carrière ; même devenu vieux, il ne s'en départira pas. »

 

Bon, c’est vrai qu’en lisant ces mots dans la traduction de la TOB, qui est pourtant une bonne référence, j’ai eu l’impression de réentendre ma grand-mère qui avait un bon sens certain. Mais aussi quelques petits travers. Elle répétait volontiers « quand on veut, on peut » et elle pensait qu’un bon exemple donné une fois servait toute la vie.

 

Le texte hébreu ne reflète pas la pensée de ma grand-mère.

 

Vous trouvez une traduction plus littérale de ce verset. C’est la 3ème qui est sur le feuillet de culte : « Entraîne (on pourrait aussi dire “initie“), entraîne le jeune homme sur la bouche de son chemin et quand il vieillira, il ne s’en détournera pas. »

 

« Entraîne le jeune homme sur la bouche de son chemin », ça peut paraître abscons. Mais ça s’explique.

 

Et pour l’expliquer, je reviens sur trois mots : chemin – bouche – entraîne qui forment une sorte de gradation pour marteler un seul message bien précis : Nous n’avons pas à suivre la voie des autres ; nous le pouvons, mais nous ne devons pas le faire. Il nous faut trouver notre propre voie et c’est d’elle dont il ne faut pas nous détourner.

 

Dans le premier testament, « le chemin » est une image utilisée pour parler de « la loi de Dieu ».

 

Alors que la loi des hommes donne un cadre qui vise à assurer le vivre-ensemble, la loi de Dieu, elle, a pour but de permettre à l’être humain de se dépasser, de se transcender, pour atteindre une forme de plénitude. Une plénitude qui se donne dans l’expérience de la libération, se sentir libéré.e par Dieu ; une plénitude qui se dit aussi dans la joie fondamentale que Dieu nous souhaite à chacune et chacun. Souvenez-vous du Deutéronome : « Je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur… Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix et en t'attachant à lui. »

 

La loi de Dieu est de l’ordre de la promesse. Elle ne se réduit pas à un impératif contraignant. Elle tire vers le haut. Elle stimule. Elle rend responsable. Elle entraîne à la joie.

 

Dans notre texte, le rédacteur du livre des Proverbes précise encore qu’il s’agit d’entraîner le jeune homme « sur la bouche de son chemin ».

 

Aucune traduction française, parmi celles que j’ai consultées, ne rend compte du texte hébraïque qui dit sans ambiguïté « son » chemin ; et pas « le » chemin. 

 

Ce qui, dans la plupart des traductions, est rendu en français par « de bonnes habitudes » devrait être traduit par « ses bonnes habitudes ». « Donne ses bonnes habitudes au jeune homme en début de carrière ; même devenu vieux, il ne s'en départira pas. »

 

Cela souligne, un peu plus, cette différence entre la « loi de Dieu » pour le bien et la joie, et la « loi des hommes » pour le vivre-ensemble.

 

La « loi de Dieu » comme promesse, est un chemin personnalisé pour permettre à chacune, chacun, de se dépasser en vue de la joie donnée par Dieu.

 

Il n’y a pas un chemin qui vaudrait pour tous. Il y a un chemin pour chacun.

 

Et c’est sans doute pour cela aussi qu’il s’agit d’entraîner le jeune homme sur «la bouche de son chemin ».

 

La bouche du chemin, c’est une manière imagée de parler de l’entrée, du début, du seuil. Il s’agit d’accompagner ou d’entraîner jusqu’à ce point-là, et pas au-delà. Au-delà, c’est à chacune, chacun, de découvrir son chemin en le foulant, pas à pas.

 

C’est pour cela, finalement, et j’en viens au troisième terme, qu’il s’agit « d’entraîner » plus que de « donner » comme on donne un cours ex cathedra, comme on dispense un savoir.

 

En entraînant, on initie un mouvement, une démarche, un élan, mais il revient à chacun d’imprimer le mouvement en fonction de sa vie, de son expérience, de son appréciation, quitte à remettre l’ouvrage sur le métier quotidiennement. 

 

Qui, parmi nous, peut se targuer d’avoir appris une fois pour toute ce que signifie « aimer son prochain » et « l’aimer comme soi-même » ?

 

Fait intéressant, d’ailleurs, le verbe que je traduis par « entraîne » חֲנֹ֣ךְ, c’est la même racine qui donne le prénom Hénoch qu’on trouve dans la bible. Hénoch, en langage contemporain, c’est un mentor, quelqu’un qui s’engage dans le mentorat.

 

Le livre des Proverbes, par cette maxime ; Jésus, par son exemple, nous encouragent à pratiquer, à entraîner notre foi jour après jour pour ouvrir et découvrir notre chemin, par lequel le Royaume de Dieu se faufilera sur terre.

 

Car Dieu, faut-il le rappeler, ne vient pas malgré nous, mais avec et pour nous.

 

Amen

 

Lecture du livre des proverbes 22 : 6 

Donne de bonnes habitudes au jeune homme en début de carrière ; même devenu vieux, il ne s'en départira pas. (TOB)

 

Donne de bonnes habitudes à l'enfant dès le début de sa vie : il les conservera quand il sera devenu vieux. (NFC)

 

« Entraîne (ou initie) le jeune homme sur la bouche de son chemin et quand il vieillira, il ne s’en détournera pas. »

 

Lecture de l’évangile de Luc 9 : 18à 20

Or, comme il était en prière à l'écart, les disciples étaient avec lui, et il les interrogea : « Qui suis-je au dire des foules ? » Ils répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d'autres, Elie ; pour d'autres, tu es un prophète d'autrefois qui est ressuscité. »

Il leur dit : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » 

 

Lecture de l’évangile de Luc 18 : 35 à 41

Or, comme il approchait de Jéricho, un aveugle était assis au bord du chemin, en train de mendier. Ayant entendu passer une foule, il demanda ce que c'était. On lui annonça : « C'est Jésus le Nazôréen qui passe. » Il s'écria : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » Ceux qui marchaient en tête le rabrouaient pour qu'il se taise ; mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus s'arrêta et commanda qu'on le lui amène. Quand il se fut approché, il l'interrogea :« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »