« La vengeance tue », par Line Dépraz, pasteure
La fête avait tout pour être belle.
Un banquet somptueux.
Des convives joyeux.
De la nourriture et des boissons en nombre.
Et pour ces hommes, (oui, c’est un banquet d’hommes) pour ces hommes festoyant, des servantes avec, cerise sur le gâteau, une belle jeune femme, Salomé, qui, en dansant, fait chavirer les cœurs et affole les esprits.
On peut trouver ça moderne, ou pas.
Mais pour les standards de l’époque, il n’y a rien à redire.
Sauf…
Sauf que, sous le vernis bien lisse des apparences, des lézardes craquellent les visages.
Des personnalités se dévoilent.
Les sourires de circonstance ne suffisent plus à masquer les mobiles cachés.
Hérodiade est imbibée de colère, de ressentiment, de soif de vengeance.
Hérode qui a l’habitude de décider, trancher, gouverner, est en fait tiraillé. Il voudrait être sûr de ses prérogatives, de la pertinence de ses choix. Mais la voix de Jean-Baptiste résonne un peu comme son Jiminy Cricket à lui. Et cette voix, elle lui fait entendre, que certains de ses choix ne sont pas légitimes. Dont celui de prendre pour épouse Hérodiade qui est l’épouse de son frère.
Le roi de la fête a donc l’esprit un peu ailleurs.
Quant à celle qui n’en est pas, de cette fête, elle voudrait en devenir le clou !
On manque d’éléments historiques pour être tout à fait certains des relations entre Hérodiade et Hérode.
Mais il semble bien qu’Hérodiade soit la petite-fille d’Hérode le Grand, celui que la naissance de Jésus a fait trembler. Le conduisant à ordonner le massacre à Bethléem de tous les enfants âgés de deux ans et moins.
Elle aurait épousé deux de ses oncles, donc deux des fils d’Hérode le Grand. Tout d’abord Hérode dit Philippe, puis Hérode Antipas qui célèbre son anniversaire dans l’épisode relaté par l’évangéliste Marc.
Et c’est précisément cette situation-là qui donne tout son poids au rappel des prescriptions du Lévitique.
Ces prescriptions ne sont pas de la simple morale. Ce qui est en jeu, dans les versets réentendus et ceux qui les entourent, ce sont les liens à l’interne d’une famille.
Ce qui est dénoncé dans ces versets, c’est l’entre-soi opposé l’altérité.
Aujourd’hui, on sait les problèmes de consanguinité. Sans en faire une question génétique, le Lévitique soulève les mêmes questions.
Il insiste sur l’importance de l’altérité au sein de la structure familiale. Et, à l’époque déjà, sur le danger du repli sur soi, du repli sur le même.
Se nourrir de l’entre-soi génère la stérilité de la pensée…
Il n’y a qu’à voir les algorithmes régissant les réseaux sociaux.
On se nourrit du même.
On s’émerveille de tous ceux qui pensent comme soi.
Le contact avec des pensées autres se réduit comme peau de chagrin.
Le monde entier nous ressemble.
Il peut donc bien tourner autour de notre nombril.
Se nourrir de l’entre-soi génère aussi de la perversité.
La belle-fille, Salomé, qui est par ailleurs la nièce, devient encore l’amante.
C’est un huis-clos mortifère.
Il n’y a plus d’ouverture.
Plus de place pour un autre.
La génération à venir est condamnée à se reconnaître uniquement dans celle d’hier sans pouvoir se projeter, demain, avec quelque chose de propre, quelque chose de neuf.
C’est tout cela que Jean-Baptiste rappelle. C’est contre tout cela qu’il met en garde.
L’orgueil blessé d’Hérodiade, désavouée dans sa conjugalité par un prophète, ne lui permet pas de prendre ce rappel en bonne part.
Elle perd toute mesure et va jusqu’à utiliser sa fille pour obtenir ce qu’elle ne pas peut pas obtenir directement. Sa fille devient donc un vulgaire objet pour permettre à ses fantasmes de se réaliser.
À aucun moment elle n’est pas en quête de justice. Elle a juste soif de vengeance. Et elle vit dans l’illusion que la punition, en l’occurrence la mort de l’autre, rétablira son intégrité blessée.
L’attachement d’Hérode à Jean-Baptiste le fait douter.
Mais lorsque Salomé demande l’inconcevable, la vie d’un homme, il reste figé dans la promesse faite : « Demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai. »
Il est pris au piège de sa propre parole.
Son orgueil l’empêche de reconnaître qu’il a été imprudent dans sa promesse. Qu’il a parlé au-delà du raisonnable.
Son image de lui-même et son goût pour le pouvoir, lui interdisent de revenir en arrière, sous peine d’être perçu comme quelqu’un de versatile.
Hérodiade s’est-elle sentie mieux après la mort orchestrée de Jean-Baptiste ?
Sa vie a-t-elle changé, concrètement ?
Quels regards les dignitaires, officiers et autres notables de Galilée présents à la fête ont-ils porté sur elle ?
Le récit se garde bien de répondre à ces questions.
Il ne revient pas non plus sur les éventuels tourments d’Hérode, sur les conséquences politiques de son absence de réaction, sur sa manière de gouverner et de décider.
L’évangéliste laisse toutes ces questions ouvertes.
Et de fait, toutes ces questions ont passé les siècles. Elles ne cessent de résonner. Aujourd’hui, elles nous rejoignent. Elles nous interpellent.
Si on suit le récit, nous pouvons choisir entre 4 postures.
Celle du prophète avec Jean-Baptiste. On aurait le respect de la loi et notre honneur pour nous, au risque cependant d’y perdre la tête. Et il y a bien des manières de décapiter quelqu’un aujourd’hui, sans avoir à sortir la guillotine.
Celle d’Hérodiade à laquelle on a tous déjà ressemblé parce que notre orgueil, à tous, a déjà été blessé. Et qu’on a connu l’envie de vengeance.
La posture d’Hérode qui gouverne, qui festoie. En ordonnant la décapitation de Jean-Baptiste, il peut se targuer d’avoir tenu parole. Mais à quel prix ?
Celle des convives silencieux qui observent à distance. Et qui, par peur, conformisme ou lâcheté, refusent de se mêler de trop près, à quelque chose qui, au final, ne les regarde pas tant que ça.
Ils se sentent otages de la situation, et sont probablement soulagés, à ce titre, de se dire impuissants.
Présenter les choses ainsi, c’est un peu offrir le choix entre la peste et le choléra.
Ce n’est guère satisfaisant, j’en conviens.
Mais je ne crois pas pervertir le récit en le résumant ainsi.
La seule issue que je vois (et elle est plus facile à dire qu’à concrétiser), c’est de briser le cercle vicieux qui absolutise chacune des postures.
Nous avons probablement, en nous, quelque chose de Jean-Baptiste, mais aussi d’Hérodiade, d’Hérode, des convives.
Et nous n’en avons fini avec aucun d’eux.
On aime rappeler la loi et les règles aux autres.
Avoir de l’estime de soi sans aucun orgueil reste un pari difficile à tenir.
Avaler des couleuvres sans connaître l’envie de se venger, c’est rude.
On est prompt à critiquer le pouvoir, mais on apprécie jouir d’une certaine autorité.
Se considérer comme spectateurs et non acteurs de notre monde, nous menace chaque jour. Tant on se sent impuissant face à l’actualité.
Donc, la seule issue que je vois, c’est de n’être jusqu’au-boutiste dans aucune de ces postures.
Et d’en revenir à ce fondement rappelé par le Lévitique et tant d’autres après lui : l’accueil de l’altérité dans sa vie pour contrer l’entre-soi générateur de stérilité, de perversité, de violence.
À une autre époque, Sébastien Castellion, commentant la mise à mort de Servet instiguée par Calvin, l’a exprimé en ces termes : « Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme. »
Cette conviction, il nous revient de le décliner avec les termes que nous choisirons. Des termes qui sauront résonner aujourd’hui et, je l’espère, encore demain.
Amen
Lecture de Lévitique 18 : 16 à 18 + 20 : 21
Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton frère ; c'est la propre nudité de ton frère.
Tu ne découvriras pas la nudité d'une femme et de sa fille ; tu ne prendras, pour en découvrir la nudité, ni la fille de son fils ni la fille de sa fille ; elles sont de la même chair qu'elle ; ce serait une impudicité.
Tu ne prendras pas pour épouse la sœur de ta femme, au risque de provoquer des rivalités en découvrant sa nudité tant que ta femme est en vie.
Quand un homme prend pour épouse la femme de son frère, c'est une souillure ; il a découvert la nudité de son frère, ils seront privés d'enfants.
Lecture de l’évangile de Marc 6 : 14 à 29
Le roi Hérode entendit parler de Jésus, car son nom était devenu célèbre. On disait : « Jean le Baptiste est ressuscité des morts ; voilà pourquoi le pouvoir de faire des miracles agit en lui. » D'autres disaient : « C'est Elie. » D'autres disaient : « C'est un prophète semblable à l'un de nos prophètes. » Entendant ces propos, Hérode disait : « Ce Jean que j'ai fait décapiter, c'est lui qui est ressuscité. »
En effet, Hérode avait fait arrêter Jean et l'avait enchaîné en prison, à cause d'Hérodiade, la femme de son frère Philippe, qu'il avait épousée. Car Jean disait à Hérode : « Il ne t'est pas permis de garder la femme de ton frère. » Aussi, Hérodiade le haïssait et voulait le faire mourir, mais elle ne le pouvait pas, car Hérode craignait Jean, sachant que c'était un homme juste et saint, et il le protégeait. Quand il l'avait entendu, il restait fort perplexe ; cependant il l'écoutait volontiers. Mais un jour propice arriva lorsque Hérode, pour son anniversaire, donna un banquet à ses dignitaires, à ses officiers et aux notables de Galilée. La fille de cette Hérodiade vint exécuter une danse et elle plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille : « Demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai. » Et il lui fit ce serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, serait-ce la moitié de mon royaume. » Elle sortit et dit à sa mère : « Que vais-je demander ? » Celle-ci répondit : « La tête de Jean le Baptiste. » En toute hâte, elle rentra auprès du roi et lui demanda : « Je veux que tu me donnes tout de suite sur un plat la tête de Jean le Baptiste. » Le roi devint triste, mais, à cause de son serment et des convives, il ne voulut pas lui refuser. Aussitôt le roi envoya un garde avec l'ordre d'apporter la tête de Jean. Le garde alla le décapiter dans sa prison, il apporta la tête sur un plat, il la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère. Quand ils l'eurent appris, les disciples de Jean vinrent prendre son cadavre et le déposèrent dans un tombeau.