« Ne remise pas ta vie au grenier. », par Line Dépraz, pasteure
Le récit de l’évangile de Luc débute par un hiatus entre la demande de l’homme et la réponse de Jésus.
L’homme qui, du cœur de la foule, interpelle Jésus ne demande pas de l’argent. Pas plus d’ailleurs qu’un quelconque conseil pour gérer ses récoltes.
Ce que cet homme attend, c’est la justice par rapport à une part d’héritage qui lui revient et que son frère tarde à lui donner. « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »
Les choses sont claires. Son attente est légitime.
Pourtant, après l’avoir écouté, Jésus refuse de répondre à sa demande. Mais loin de se taire, il fait semblant de répondre et le voilà qui se met à digresser en parlant d’un homme riche, de récoltes, de greniers trop petits. Pour finir par évoquer le fait qu’aucune vie ne saurait échapper à l’instabilité. Car il y a une précarité qui défie toutes les richesses. « … Ce n'est pas du fait qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens. »
L’adage nous dit : « Mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade », c’est vrai. Mais c’est vrai aussi : Être riche et en bonne santé ne met personne à l’abri ni de la mort, ni d’un coup du sort.
Ce pas de côté que fait Jésus par rapport à une demande légitime ne signifie pas que, pour lui, la justice ne compte pas.
Je crois plutôt qu’il nous rend attentifs au fait que sous couvert de justice, (ce pourrait être sous couvert d’affaires courantes), il y a des éléments essentiels de nos vies qui sont en jeu sans qu’on en ait toujours conscience.
En l’occurrence, j’en décèle deux :
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Les mécanismes que nous mettons en œuvre pour nous sentir en sécurité.
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Et la place que nous laissons aux autres lorsque nous rencontrons une difficulté.
C’est par ce dernier point que je commence.
L’homme de la parabole est riche. Le texte est avare en détails, mais enfin, on peut imaginer une belle exploitation, un certain nombre de terres cultivées, une famille, du bétail, des ouvriers.
Ça fait beaucoup. Mais ça ne met pas l’homme à l’abri des questions matérielles. Lui qui se retrouve dépassé par une récolte au-delà de ses espérances.
L’abondance de sa récolte le met à mal. J’imagine hélas que peu d’agriculteurs de la région vont, cette année, se sentir concernés par ça.
À la décharge de notre homme, son histoire remonte à une époque où les moyens de conserver les aliments et les récoltes n’avaient pas grand-chose à voir avec ce que nous connaissons.
Une récolte mal entreposée pouvait vite être perdue. En ce sens, son projet de détruire les greniers existant pour en construire de plus grands n’est pas absurde.
Et pourtant, le fin mot de la parabole nous montre que c’est une fausse bonne idée.
En lisant attentivement le récit, il me semble que la destruction puis la reconstruction des greniers n’est pas a priori une fausse bonne idée. Mais que c’est la logique qui conduit l’homme à penser ainsi qui est pointée du doigt.
“ Que vais-je faire ? car je n'ai pas où rassembler ma récolte.” … je vais démolir mes greniers, j'en bâtirai de plus grands et j'y rassemblerai tout mon blé et mes biens.” Et je me dirai à moi-même : “Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance.”
Vous avez remarqué ?
Cet homme, dont on a imaginé la prospérité, s’est enfermé dans un monologue. « Que vais-je faire ? Je bâtirai. Je rassemblerai. Je me dirai. Mes récoltes. Mes greniers. Mon blé. Mes biens.... »
C’est comme s’il n'y avait plus personne autour de lui. Ni famille. Ni voisins. Ni ouvriers. Ni pauvres. Même Dieu a disparu de son horizon.
Cet homme est seul avec ses calculs. À échafauder des plans qu’il imagine salvateurs. C’est ça, le problème. Non pas l’abondance. Elle finira bien par servir à quelqu’un. Mais s’enfermer dans la solitude pour résoudre ce qui nous apparaît comme un problème, c’est peut-être cela la véritable pauvreté.
Préférer se tromper seul, plutôt que de réussir avec, (on l’entend parfois).
Se créer mille-et-un scénarii, seul dans son coin, seul dans sa tête, parce qu’on n’ose pas demander. Par pudeur, pour ne pas déranger, parce qu’on finira bien par y arriver.
Si l’homme de la parabole est montré du doigt, ce n’est ni parce qu’il est riche, ni parce qu’il rêve de faire bombance. C’est parce qu’il choisit de s’isoler du monde entier, et de Dieu, pour affronter ses difficultés.
J’en viens maintenant aux mécanismes que nous mettons en œuvre pour nous sentir en sécurité.
Dans la parabole, des greniers plus grands que les précédents. Chez nous, un frigo, doublé d’un congélateur. Parce qu’il faut prévoir assez, c’est-à-dire trop. Quand on reçoit, mieux vaut avoir un peu trop que pas assez… En plus, ce n’est pas grave ; on congèlera le surplus pour ne rien en perdre. J’avoue, piteusement, connaître cette logique par cœur.
Cette fausse sécurité est le deuxième élément pointé par la parabole. À celui ou celle qui pense se mettre à l’abri en faisant des réserves, « Dieu dit : “Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ?” »
Une réplique qui vaut pour tous les greniers dont nous nous dotons : frigos et congélateurs bien sûr, mais cartes de crédit, assurances pour à peu près tout, diplômes, papiers, plans de carrière, et j’en passe.
Avec cette réplique, Dieu nous rend attentifs à la vanité de vouloir thésauriser pour prévenir tout risque.
Il pointe même un danger plus grand encore dans le fait de thésauriser. C’est de mettre notre âme en veilleuse, de mettre notre esprit sur pause. Ce que révèle la distinction entre qui cherche à accumuler des choses matérielles pour soi et qui s’enrichit auprès de Dieu.
En nous contentant d’accumuler des biens, en nous satisfaisant de ce que nous possédons déjà, nous prenons le risque de cesser de vivre. De contempler le passé, l’acquis, alors qu’il convient d’être affamé du présent en cherchant à le vivre à l’aune de l’énergie créatrice de Dieu.
Il y a tant de maux contre lesquels lutter. Tant de haines et de violences à combattre.
Il y a tant de merveilles dont il convient de s’émerveiller, tant de défis à relever, tant de projets à conduire pour continuer à humaniser et embellir le monde.
“Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ?”N’entendez pas cette phrase comme une menace, mais comme un réveil.
Un réveil sous forme de rappel : notre vie n'est pas une propriété. Elle est un don. Et un don ne se possède pas. Il se reçoit et se partage.
« S'enrichir auprès de Dieu » plutôt que d’accumuler des biens, c'est laisser grandir en nous ce qui ne peut être ni acheté ni hérité ; par exemple : la confiance, la reconnaissance, la générosité, les liens, l’amour, la compassion.
Ces richesses-là, loin de remplir des greniers, remplissent une vie.
Alors posons-nous la question : quels sont les greniers que nous sommes en train d'agrandir ?
Contre quoi essayons-nous de nous protéger ?
Qu'est-ce qui, dans notre vie, attend d'être partagé plutôt que stocké ?
Lecture de Matthieu 6 : 19 à 21
« Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les mites et les vers font tout disparaître, où les voleurs percent les murs et dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les mites ni les vers ne font de ravages, où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. »
Lecture de Luc 12 : 13 à 21
Du milieu de la foule, quelqu'un dit à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui dit : « Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? » Et il leur dit : « Attention ! Gardez-vous de toute avidité ; ce n'est pas du fait qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens. » Et il leur dit une parabole : « Il y avait un homme riche dont la terre avait bien rapporté. Et il se demandait : “Que vais-je faire ? car je n'ai pas où rassembler ma récolte.” Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j'en bâtirai de plus grands et j'y rassemblerai tout mon blé et mes biens.” Et je me dirai à moi-même : “Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance.” Mais Dieu lui dit : “Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ?” Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s'enrichir auprès de Dieu. »