Prédication du 19 avril, la foi buissonnière 2/3

 

« De l’aveuglement à la clairvoyance », par Line Dépraz, pasteure

 

Qui donc est Saul de Tarse ? 

 

Dans le livre des Actes, il commence par nous être présenté comme un être « ne respirant que menaces et meurtres contre les disciples du Seigneur ».

 

Ça a le mérite d’être clair, mais quelle violence !

 

Comment peut-on ne respirer que « menaces et meurtres » ?

À quoi ressemble une vie, lorsque « menaces et envie de meurtres » sont notre respiration ?

J’avoue que je ne l’imagine pas.

 

Cela dit, ces mots n’ont pas été écrits au hasard. Probablement, décrivent-ils donc la réelle violence dont a fait preuve Saul, cet infatigable pourfendeur des “adeptes de la Voie“, comme le dit joliment Luc, entendez par là, des disciples de Jésus.

 

Saul est un persécuteur terrifiant, premier trait de son portrait, conduisant rafle sur rafle contre les disciples qui cherchent, eux, à maintenir vivant l’enseignement de Jésus.

 

Pour autant, Saul ne saurait être réduit à cela. Comme nous ne nous réduisons ni à nos plus belles qualités, ni à nos plus inavouables défauts.

 

Si nous étions une photo vivante de nous-mêmes, se prêtant à l’exercice d’être livré aux regards des autres qui, nous inspectant sous toutes les coutures, se mettraient à nous encrer pour révéler telle ou telle partie, telle ou telle facette, comme l’ont fait plusieurs centaines de personnes pour la fresque Symbiose qui est dans mon dos, nous serions probablement surpris de voir ce que deviendrait notre reflet.

 

Nous pourrions aimer ou non.

Être flatté.e.s ou pas.

 

Mais ce reflet (comme le paysage de la Tine de Conflens dans le chœur de la cathédrale) ne serait ni plus juste ni plus faux que la réalité ou que celui que nous voudrions montrer.

Ce serait un reflet parmi d’autres…

 

Saul est donc un persécuteur. Mais pas que.

 

On apprend un peu plus loin, toujours dans le livre des Actes, qu’il est né Juif à Tarse de Cilicie ; c’est donc un Juif de la diaspora. Qui est aussi, en même temps, citoyen romain du fait de sa naissance sous et dans l’empire romain.

 

Saul parle probablement le grec, l’hébreu, l’araméen. Il baigne entre différentes cultures.

 

Et puis, on apprend encore qu’il a été élevé et éduqué à Jérusalem, par Gamaliel. Et ça, et bien ça fait de lui un Juif pieux qui connaît la loi et qui la respecte par amour pour Dieu.

 

Sachant que le pharisaïsme de Gamaliel est un courant dont le souci n’est pas tant dogmatique que pratique. Avec ses disciples, Gamaliel cherche à interpréter les écritures pour les rendre pertinentes dans le contexte ambiant. Dans ce but, il encourage donc une interprétation toujours renouvelée des écrits.

 

Saul est pleinement ancré dans ce mouvement. Peu après sa conversion, il dira d’ailleurs à ses nouveaux coreligionnaires : « J’étais aussi plein de zèle pour Dieu que vous l’êtes aujourd’hui.»

À ce titre, on peut encore dire de lui que Saul est un homme en quête d’absolu.

 

Saul est donc tout cela jusqu’au moment où il dérape dès lors que ses convictions se muent en fanatisme, ce qui n’est autorisé ni dans la loi, ni dans l’interprétation qu’en fait Gamaliel, lui qui ne voulait pas de la persécution des nouveaux convertis.

 

Cet homme, en quête d’absolu, va être servi. Puisque, sur le chemin de Damas, il vit une expérience mystique qui le laisse sans vue et moi, sans voix.

 

Le récit est bien trop fantastique pour être réaliste. Mais j’ai conscience que c’était sans doute la seule manière de faire comprendre l’intensité de l’expérience vécue par Saul.

 

Cela dit, n’étant attirée ni par le fanatisme, ni par la violence, je ne me sentais déjà pas très proche de Saul avant cet épisode. Mais là, ce qu’il vit sur le chemin de Damas, ne m’aide pas franchement à me dire que son histoire peut me concerner.

 

Qu’ai-je donc à voir avec lui ? Qu’aurions-nous en commun ?

 

Probablement “plus“ que je ne le voudrais. Et ce “plus“ légitime sans aucun doute que Dieu vienne aussi dessiller mes yeux des écailles qui faussent mon regard et menacent ma clairvoyance.

 

Vous me direz que les écailles qui tombent des yeux de Saul et lui permettent de retrouver la vue sont celles dont Dieu lui-même l’avait affublées.

 

Certes.

 

Mais je me demande si l’aveuglement de Saul par Dieu n’est pas simplement un miroir de l’aveuglement dont il souffrait déjà, sans en avoir pris conscience.

 

Mû par une compréhension de la loi, des commandements, de la tradition qui lui semblait irréprochable, il a commis l’irréparable. Sans sourciller.

Ça pourrait m’arriver sans que j’en prenne conscience. Croire avoir raison, contre les autres…

 

Dieu aurait pu se détourner de cet homme. Qu’en avait-il besoin ?

 

Il a pourtant choisi de continuer à avoir besoin de Saul. Et c’est là où son histoire rejoint la mienne.

 

Je crois que Dieu a choisi de continuer à avoir besoin de Saul pour nous rappeler que nul ne se résume jamais à ses actes, quand bien même il ou elle doit les assumer. Mais nul ne se résume à ses actes.

 

Je crois encore que Dieu a choisi de continuer à avoir besoin de Saul pour nous rappeler que quand des actes odieux sont commis, et que l’être humain ne peut pas pardonner – ce qui est pleinement humain- Dieu n’a pas forcément dit son dernier mot. 

 

Théoriquement, Dieu aurait pu se passer de Saul.

Comme il pourrait se passer de moi.

 

En le terrassant, il aurait pu non seulement l’éblouir et l’aveugler, mais aussi le foudroyer.

Comme il pourrait me laisser à terre lorsque j’y suis.

 

Qui sait ? Peut-être Dieu a-t-il aveuglé Saul pour lui donner une chance de retrouver la vue, vraiment.

Pour lui permettre de redevenir clairvoyant.

Et on sait, aujourd’hui ce que le christianisme doit à Saul devenu Paul.

 

Sur le chemin de Damas, bien malgré lui, Saul devient une garantie pour nous toutes et tous que Dieu n’en a jamais fini de tout mettre en œuvre pour nous donner de regarder la tradition, la réalité, le monde, notre positionnement, nos actes à la lueur de ses commandements et de son amour.

 

Et lorsque quelqu’un lui objectera dans le secret de son cœur « c’est un traître… c’est une méchante », il saura aussi éclairer ce quelqu’un pour que tel Ananias, il s’approche de nous en nous disant « mon frère », « ma sœur ».

 

Nous vivrons alors l’impensable : la conversion du regard et du cœur d’autrui qui fait de nous un être digne, aimable et respectable.

 

Pour le dire autrement, si Dieu aime chacune et chacun, au point de toujours offrir encore une dernière chance : qui suis-je pour juger autrui ?

 

 

Lecture du livre des actes au chapitre 9

 

Saul, ne respirant toujours que menaces et meurtres contre les disciples du Seigneur, alla demander au Grand Prêtre des lettres pour les synagogues de Damas. S'il trouvait là des adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amènerait, enchaînés, à Jérusalem.

Poursuivant sa route, il approchait de Damas quand, soudain, une lumière venue du ciel l'enveloppa de son éclat. Tombant à terre il entendit une voix qui lui disait : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ? » – « Qui es-tu, Seigneur ? » demanda-t-il. « Je suis Jésus, c'est moi que tu persécutes. Mais relève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire. » Ses compagnons de voyage s'étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix, mais ne voyaient personne. Saul se releva de terre, mais bien qu'il eût les yeux ouverts, il n'y voyait plus rien et c'est en le conduisant par la main que ses compagnons le firent entrer dans Damas où il demeura privé de la vue pendant trois jours, sans rien manger ni boire.

Il y avait à Damas un disciple nommé Ananias ; le Seigneur l'appela dans une vision : « Ananias ! » – « Me voici, Seigneur ! » répondit-il. Le Seigneur reprit : « Tu vas te rendre dans la rue appelée rue Droite et demander, dans la maison de Judas, un nommé Saul de Tarse ; il est là en prière et vient de voir un homme nommé Ananias entrer et lui imposer les mains pour lui rendre la vue. » Ananias répondit : « Seigneur, j'ai entendu bien des gens parler de cet homme et dire tout le mal qu'il a fait à tes saints à Jérusalem. Et ici il dispose des pleins pouvoirs reçus des grands prêtres pour enchaîner tous ceux qui invoquent ton nom. » Mais le Seigneur lui dit : « Va, car cet homme est un instrument que je me suis choisi pour répondre de mon nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites. Je lui montrerai moi-même en effet tout ce qu'il lui faudra souffrir pour mon nom. » Ananias partit, entra dans la maison, lui imposa les mains et dit : « Saoul, mon frère, c'est le Seigneur qui m'envoie – ce Jésus, qui t'est apparu sur la route que tu suivais – afin que tu retrouves la vue et que tu sois rempli d'Esprit Saint. » Des sortes de membranes lui tombèrent aussitôt des yeux ; il retrouva la vue et reçut alors le baptême ; puis, quand il se fut alimenté, il reprit des forces.