Il n’y a plus de passé ni de futur, juste le présent, par Line Dépraz, pasteure
Ainsi parle donc Jean-Baptiste : “Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.”
Comment diable un homme qui vient “après“ peut-il avoir été “avant“ ?
Mis à part dans la science-fiction et peut-être aussi dans la dimension quantique du temps, une telle affirmation est contraire à toute logique.
Elle est contraire aussi, à l’expérience que nous faisons dans nos vies qui sont toutes rythmées, cadencées, encadrées par des repères temporels reconnaissables et reconnus comme tels.
Les débats éthiques sont nourris autour des questions de début et de fin de vie : Quand est-ce que ça commence vraiment ?
Quand est-ce que ça finit vraiment ?
Mais il y a un consensus pour dire que chaque être humain est né un jour et qu’il est appelé à mourir un jour.
Indépendamment des croyances, il y a un consensus pour dire que notre naissance et notre mort encadrent notre existence. Qui, comme tous les évènements, a son “avant“ et son “après“ qui, jamais, ne se confondent.
Mon existence terrestre a commencé le jour de ma naissance. Elle se terminera le jour de ma mort.
Entre ces deux moments charnières, il m’incombe, comme on l’a réentendu il y a peu, d’ajouter de la vie à chacune de mes journées, à la grâce ou en dépit de ce qu’il se passe pour moi, de ce qu’il se passe autour de moi.
Et c’est ainsi, avec cet ajout de vie à chaque journée, que mon existence prend corps, prend consistance, tout au long de ma vie. Avec une succession d’évènements qui la ponctuent et me permettent de la relire dans ses temps forts qui sont toujours marqués par un avant et un après.
Premier jour d’école, dernier jour de travail.
Premier émoi amoureux.
Premières gammes.
La naissance d’un enfant, la maladie d’un proche.
Le décès d’un parent.
Un drame…
« Il y a un temps pour tout et un moment pour chaque chose », scandait déjà l’Ecclésiaste. C’est une autre manière de rappeler que tout a un début et une fin qui ne sont pas interchangeables.
Et pourtant, voilà qu’aujourd’hui, l’Évangile, auquel nous portons crédit, vient brouiller les pistes de notre compréhension du temps.
Les règles sur l’usage de l’imparfait, du présent et du futur semblent avoir vécu. Dès lors que Jean-Baptiste affirme à propos de Jésus : « C'est de lui que j'ai dit : “Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.” »
Avec cette affirmation, c’est comme si l’incarnation de Dieu venait “couler“ les mailles du temps que nous avons l’habitude de tricoter. Révélant des trous là où on imaginait un rang droit et plein.
Défaisant les motifs en voie de réalisation pour en faire apparaître d’autres.
Jésus, Parole de Dieu faite chair, fait voler en éclats ce que Marion Muller-Colard appelle « la ponctuation de nos vies ».[1]
Et elle s’émerveille de cette tension insoluble par laquelle Jésus entre dans l’histoire.
À la fois comme tout homme, toute femme, avec un jour de naissance, un jour de mort.
Et entre ces deux jours, une kyrielle d’évènements petits et grands, ses mille-et-une paroles, ses actes, sa capacité à être pleinement présent à l’instant qui a touché et métamorphosé la vie de tant de ses contemporains.
Et en même temps, ce Logos de chair et de sang, qui était, qui est, qui vient, fait éclater les tenailles du temps parce que, avec la naissance de Jésus, l’histoire est fécondée par l’éternité comme jamais elle ne l’avait été. Et, je le crois, comme jamais plus elle ne le sera.
Ce Logos fait chair, c’est l’irruption de l’éternité de Dieu au cœur de notre quotidien. De façon absolue, radicale.
Bien sûr, le temps continue à s’écouler seconde après seconde, minute après minute, heure après heure. Ces minutes si longues lorsque l’on attend un changement. Si brèves lorsque notre univers bascule.
Bien sûr, le temps continue à se dérouler et on vieillit tous à la même vitesse, quel que soit notre âge.
En venant habiter notre terre, Dieu ne détruit pas l’échelle du temps que nous connaissons. Il la féconde pour l’ouvrir à une autre dimension : la sienne.
Cette fécondation du temps par l’éternité, c’est elle qui nous permet d’entrer de plain-pied dans l’évangile et de le vivre au plus intime alors même que ce qu’il relate a eu lieu à une autre époque.
Cette fécondation, elle nous ouvre au miracle atemporel de continuer à être rejointe, rejoint, par la Parole faite chair comme si hier était “aujourd’hui“. Parce que Dieu souffre d’un éternel entêtement : se rendre présent au monde et aux humains.
Cette fécondation du temps par l’éternité, qu’est-ce que ça change concrètement ?
J’ai l’intuition que ça change à la fois tout et rien.
Rien parce que l’évangile ne propose aucune potion d’immortalité ; pas plus qu’il ne solderait des actions permettant de remonter le temps pour le modifier.
Tout parce que lire l’aujourd’hui de nos histoires à l’aune de la promesse d’un Dieu qui s’entête à être permanent, c’est-à-dire à rester à nos côtés, coûte que coûte, cela nous ouvre à sa bienveillance, à sa tendresse, à son amour, dont certaines circonstances peuvent en atténuer la perception, mais pas les détruire.
Sans prétendre répondre à toutes nos questions, à tous nos “pourquoi“, Jean-Baptiste nous invite à nous incliner, dans l’aujourd’hui de nos vies, devant celui qui passe.
Devant celui qui était, qui est, et qui ne cesse de venir.
Celui qui de, de toute éternité, est destiné à être la lumière des nations.
Celui qui, par sa permanence, nous assure que l’évangile n’a pas de date de péremption. Et que ce même évangile peut mettre en lumière des trésors de nos vies qui n’ont pas non plus de Migros-Data.
Je le crois : il est des parcelles de nous, des trésors en nous, que rien ni personne ne peut nous enlever.
Que rien ni personne ne peut altérer.
Elles sont, ces parcelles.
Ils sont, ces trésors. Inscrits par Dieu dans notre chair.
La plus grande grâce qui puisse nous être faite, c’est de nous donner de les discerner.
Jour après jour.
Et tout spécialement lorsque notre monde vacille.
Amen
lecture d’Ésaïe 49 : 1 à 6
Écoutez-moi, vous les îles, soyez attentives, populations du lointain : le SEIGNEUR m'a appelé dès le sein maternel, dès le ventre de ma mère, il s'est répété mon nom.
Il a disposé ma bouche comme une épée pointue, dans l'ombre de sa main il m'a dissimulé. Il m'a disposé comme une flèche acérée, dans son carquois il m'a tenu caché. Il m'a dit : « Mon serviteur, c'est toi, Israël, toi par qui je manifesterai ma splendeur. »
Mais moi je disais : « C'est en vain que je me suis fatigué, c'est pour du vide, pour du vent, que j'ai épuisé mon énergie ! »
En fait, mon droit m'attendait auprès du SEIGNEUR, ma récompense, auprès de mon Dieu.
A présent, en effet, le SEIGNEUR a parlé, lui qui m'a formé dès le sein maternel pour être son serviteur, afin de ramener Jacob vers lui, afin qu'Israël pour lui soit regroupé : dès lors j'ai du poids aux yeux du SEIGNEUR, et ma puissance, c'est mon Dieu.
Il m'a dit : « C'est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob, et en ramenant les préservés d'Israël ; je t'ai destiné à être la lumière des nations afin que mon salut soit présent jusqu'à l'extrémité de la terre. »
lecture de l’évangile de Jean 1 : 29 à 34
Le lendemain, Jean voit Jésus qui vient vers lui et il dit : « Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. C'est de lui que j'ai dit : “Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.” Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau. » Et Jean porta son témoignage en disant : « J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit : “Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.” Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu. »
[1] MMC, Éclats d’Évangile