Prédication du 15 mars, Les chemins de traverse 2/2

 

« Et maintenant, on va où ? », par Line Dépraz, pasteure

 

Les amateurs du 7e art auront reconnu, dans l’annonce du culte, le titre d’un film qui se passe au Liban, alors déchiré par la guerre.

 

On y découvre un village où les habitants ont relativement peu de contact avec le monde extérieur. Ils vivent, entre eux, dans un climat de paix. Toute fragile, Parce qu’ils savent qu’il y a la guerre autour. Mais un climat de paix, tout de même.

 

Et dans ce village, les femmes combattent la guerre par tous les moyens. Elles résistent, notamment, pour que la religion ne devienne pas un motif de querelles et de disputes.

 

Quand elles vont enterrer leur époux, leur fils, leur frère, certaines portent le voile, d’autres une croix, mais toutes partagent le même deuil. Toutes dansent dans le même cortège jusqu’à l’entrée du cimetière. Puis, au bord des tombes, les unes se dirigent vers les croix, d’autres vers les croissants. De manière naturelle.

 

La question « et maintenant, on va où ? » ne se pose que lorsque certains veulent faire de la différence des religions, un problème, une rivalité.

 

Si j’ai pensé à ce film et repris ce titre, c’est parce qu’en relisant le récit de la transfiguration, j’ai trouvé en Jésus, qui vit des temps difficiles, il est sur le chemin qui le mène à la croix et il en est conscient ; j’ai retrouvé en lui cette ingéniosité des Libanaises du film. Une ingéniosité qui permet de voir des solutions et non des problèmes. 

J’ai retrouvé aussi cet élan qui célèbre la vie, la joie et la paix, y compris dans un climat troublé et hostile.

 

Dans l’évangile de Marc, vous le savez peut-être, l’épisode de la transfiguration est un évènement central, charnière.

 

Il marque la transition entre l’enseignement public de Jésus en Galilée et sa montée vers Jérusalem.

Il est ce point de bascule qui rappelle aux disciples qu’ils sont appelés à devenir des apôtres, sous peu.

Il intervient peu après la première annonce par Jésus de sa Passion et la confession de foi de Pierre qui répond à la question de Jésus : « Qui dites-vous que je suis ? » par « Tu es le Christ ».

 

Pour aborder cet évènement charnière, je commence précisément par m’arrêter sur Pierre. Ce disciple dont on dit volontiers qu’il est le plus gaffeur de l’équipe.

C’est vrai.

 

Mais c’est peut-être en cela qu’il nous rejoint chacune et chacun. Parce qu’il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Qu’il balbutie des mots fragiles, parfois maladroits, pour essayer de rendre compte de sa foi, de son envie de croire, de sa volonté de faire le bien.

 

Avec clairvoyance, Pierre vient de reconnaître en Jésus, le Christ, le Messie. Il a pu le verbaliser, le murmurer. Mais cette réalité est bien trop grande pour qu’il puisse la vivre et non seulement la dire. Alors le voilà qui retombe dans des contradictions tout humaines. Au prétexte que Jésus est le Christ, il refuse de le voir mourir, qui plus est, de le voir mourir tel qu’annoncé.

 

Ce n’est ni la première ni la dernière fois dans les évangiles que Pierre résiste à la réalité dans ce qu’elle a de confrontant. En fait, il aimerait bien que le statut de « Messie » permette de s’arranger avec quelques contingences de ce bas-monde, parmi lesquelles la souffrance et la mort.

 

C’est pour cela qu’il veut rester dans la montagne, sur les hauteurs, là où tout respire la paix. Là d’où l’on voit la réalité autrement. C’est tellement bon de prendre de la hauteur, et de découvrir que nos soucis sont, peut-être, plus petits qu’ils n’y paraissent.

 

Pierre voudrait figer la splendeur éclatante de cette incroyable rencontre au sommet et la faire durer encore et encore.

 

Même si cette rencontre, notons-le, attire autant qu’elle fait peur. D’un côté Pierre veut construire trois tentes et demeurer dans cet instant tout d’éblouissement.

Mais dans le même temps, il ne comprend rien de ce qu’il se passe. Et ça, ça lui fait peur.

 

Pierre connaît simultanément l’excitation et l’angoisse. Mais son cœur penche quand même. Il voudrait que cette expérience hors temps se prolonge.

 

Jésus le détrompe.

Non, il ne restera pas dans ce temps suspendu.

Pour lui, c’est l’heure de redescendre dans la plaine, de redescendre sur terre, et d’affronter son destin.

 

Cette réalité-là pourrait n’être que tragique. Et refléter une simple parenthèse de bonheur avant l’horreur du calvaire. Tout ça pour ça…

 

Mais il y a quelques éléments du récit qui permettent d’espérer, et même déjà d’entrevoir, un horizon prometteur, un horizon porteur de vie.

 

Le premier élément, il est donné par la temporalité. Le récit de la transfiguration intervient « six jours après ». Ce sont les premiers mots que nous avons réentendus, « six jours après ».

 

Après quoi, me direz-vous ?

Probablement 6 jours après avoir annoncé pour la première fois sa passion et sa résurrection.

 

Mais évoquer le fait que nous sommes « six jours après », c’est dire, en bonne logique, que nous sommes le 7ème jour.

 

Or, dans la Bible, le 7ème jour représente symboliquement l’achèvement de la création par Dieu, qui arrête son travail, se repose et bénit ce jour-là.

 

À ce titre, le 7ème jour porte en lui quelque chose de l’ordre de l’accomplissement, de la plénitude, de la sainteté.

 

C’est aussi le shabbat. Qui invite l'homme à un repos de ses propres activités pour se consacrer à Dieu. Se joue donc, de plus, en ce jour, l’unicité du lien entre Dieu et l’homme ; entre l’homme et Dieu. Qui se fécondent mutuellement.

 

C’est dans un jour chargé de tous ces symboles qu’a lieu la transfiguration de Jésus.

 

Et vous noterez que tous les éléments qui la décrivent, la blancheur, l’éblouissement, le temps suspendu, tous ces éléments nous renvoient, déjà, au matin de Pâques. Septième jour de la semaine qui devient le premier pour les chrétiens.

 

Alors, c’est vrai, le Jésus transfiguré sur les hauteurs du mont Thabor s'apprête à devenir le défiguré de la colline de Golgotha.

 

Mais là, juste là, à cet instant, c’est comme si la résurrection précédait la Passion.

 

Quand on reste focalisé sur les trois jours de Pâques, on n’y pense pas.

Mais ici, la résurrection précède la Passion.

 

Dans cette même dynamique de résurrection, de relèvement des uns et des autres, on remarque que par sa transfiguration, Jésus tient la promesse faite 6 jours plus tôt, c’est le premier verset du chapitre 9. « Quelques-uns de ceux qui se tiennent ici ne goûteront point la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venir avec puissance. »

 

Autrement dit, sur cette montagne, Jésus invite à entrer dans la permanence du Royaume qui le transfigure.

 

Et sa transfiguration permet ainsi notre propre métamorphose (c’est le même mot en grec, transfiguration et métamorphose). Sa transfiguration permet notre propre métamorphose qui doit nous permettre d’accepter que Jésus change, il devient éblouissant, mais que son changement ne lui épargne pas la croix.

 

Et je crois aussi que sa transfiguration est une manière d’offrir à ses disciples, de nous offrir, un souvenir suffisamment éblouissant qui tienne lieu de lumière dans nos ténèbres à venir.

 

« Et maintenant, on va où ? »

 

Et bien on va chacun son chemin avec un horizon commun ; un horizon qui, paradoxalement nous précède : celui de l’éblouissement d’une présence et de la clarté d’un tombeau vide.

 

 

 

Lecture du livre de l’Exode 19 : 1 à 3

Le troisième mois après leur sortie du pays d'Égypte, jour pour jour, les fils d'Israël arrivèrent au désert du Sinaï. Ils partirent de Refidim, arrivèrent au désert du Sinaï et campèrent dans le désert. – Israël campa ici, face à la montagne, mais Moïse monta vers Dieu.

 

Lecture du premier livre des Rois 19 : 8b à 11

Élie marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, l'Horeb. Il arriva là, à la caverne, et y passa la nuit. – La parole du SEIGNEUR lui fut adressée : « Pourquoi es-tu ici, Elie ? » Il répondit : « Je suis rempli de zèle pour le SEIGNEUR, le Dieu de l'univers : les fils d'Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l'épée ; je suis resté moi seul, et l'on cherche à m'enlever la vie. » – Le SEIGNEUR dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le SEIGNEUR ; voici, le SEIGNEUR va passer. »

 

Lecture de l’évangile de Marc 9 : 2 à 10

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux, et ses vêtements devinrent éblouissants, si blancs qu'aucun foulon sur terre ne saurait blanchir ainsi. Elie leur apparut avec Moïse ; ils s'entretenaient avec Jésus. Intervenant, Pierre dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie. » Il ne savait que dire car ils étaient saisis de crainte. Une nuée vint les recouvrir et il y eut une voix venant de la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le ! » Aussitôt, regardant autour d'eux, ils ne virent plus personne d'autre que Jésus, seul avec eux. Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu, jusqu'à ce que le Fils de l'homme ressuscite d'entre les morts. Ils observèrent cet ordre, tout en se demandant entre eux ce qu'il entendait par « ressusciter d'entre les morts ».