Se mouiller et ne plus tergiverser, par Serge Molla, pasteur
Aujourd’hui comme hier, la résurrection fait problème! Elle reste scandaleuse, dérangeante! Nombre d’hommes et de femmes croient à l’incarnation, au tombeau vide, ils ont fêté Pâques. Cependant rien n’a véritablement changé. Tout se passe comme si cette résurrection n’était qu’une belle information et qu’il ne s’agissait que d’un savoir, d’où chez beaucoup un sérieux malaise, une tension qui traduit une perplexité. Alors, au fil des semaines et des mois, beaucoup – nous-mêmes peut-être – ont progressivement, sans oser se l’avouer, repris leurs activités. Comme si de rien n’était. Et ces derniers mots sont terribles, aussi légers dans leur expression que lourd de sens. Les bras levés en signe de louange se sont peu à peu baissés, la ferveur s’est évanouie sans même qu’on y prenne garde. Le courage a faibli au même rythme que l’espérance. Le problème est que savoir rime avec pouvoir, d’où une sorte de tristesse alors qu’ils parlent cependant de foi, d’espérance et d’amour. Pourtant…
A la fin de son évangile, Jean relate une scène analogue à cette situation que nous connaissons bien en Eglise, lorsque le quotidien paraît avoir repris le dessus. Jean parle de ces pêcheurs qui hier avaient abandonné leurs filets pour suivre Jésus et qui les ont repris. Les voici à nouveau au bord d’un lac, celui de Tibériade. Malgré les annonces de résurrection et même la visite de leur ami vivant, ils ont repris leurs occupations sans grande conviction, et s’en sont retournés pêcher.
Or voici qu’un matin quelqu’un les attend sur le rivage. Quelqu’un les rejoint là où ils sont, ou plutôt là où ils en sont, mais ces pêcheurs ne discernent pas qui c’est. Ils ne reconnaissent pas le ressuscité. D’ailleurs personne ne le reconnaît de visu! Ils ne découvrent son identité que lorsqu’ils se mettent au travail en répondant à l’incitation de cet inconnu à pêcher encore, alors que jusqu’ici cela ne donnait rien. Acceptent-ils de jeter encore une fois le filet parce qu’ils ont confiance en cet homme ou parce qu’ils n’ont plus rien à perdre? Jean, l’évangéliste, ne le précise pas.
Peu importe, l’engagement et l’action de ces hommes comptent bien plus que leur motivation. Cette précision est importante, car elle indique qu’il est impossible de découvrir le visage du ressuscité sans s’engager. Impossible ! Impossible de découvrir son identité en restant sur le banc des spectateurs. Si j’attends d’être sûr, si je veux savoir, alors je ne ferai peut-être pas, voire certainement jamais, le pas décisif.
Tout à coup, les proches de Jésus sortent de leur torpeur. Ils se réveillent, si j’ose dire, ce qui est le même verbe que l’évangile utilise pour parler de la résurrection. N’étaient-ils pas morts à leur espérance?
Et vous et moi, croyons-nous vraiment qu’il est ressuscité lorsque notre quotidien ne semble plus être éclairé autrement? Pâques est-il plus qu’une roulade d’œufs, lorsque la mort paraît assombrir et défaire les croyants tout autant que chacun?
Si tout à coup vous vous jetiez à l’eau, comme ce Pierre, si pour une fois vous cessiez de tergiverser, peut-être qu’à votre tour vous seriez surpris par les conséquences inattendues de votre acte.
Si pour une fois je cessais de peser le pour et le contre, d’osciller entre j’y crois et je n’y crois pas; si je prenais le risque de me mouiller, de faire un pas avant d’être sûr, pour ne pas dire assuré, la surprise pourrait bien me happer! Certainement qu’à mon tour, je serai profondément étonné par ce qui pourrait se passer, si je me risquais à répondre à l’incitation, l’appel. Pour ces pêcheurs déçus, voilà que leur filet est plein…!
Venez déjeuner, dit l’inconnu à ces hommes revenus au rivage, mais dont aucun n’ose poser la question qui es-tu? C’est qu’en leur for intérieur, ils le savent bien – l’évangéliste le souligne –, c’est leur ami, le ressuscité. Drôle de situation. Pourquoi demander si l’on sait? Et aujourd’hui encore, pourquoi s’interroger est-il vraiment ressuscité? si l’on a confiance que c’est le Dieu vivant qui nous rassemble ce matin ?
On croit deviner et l’on n’ose pas demander, on n’a pas l’audace. On a peur d’être jugé. Il est si difficile de faire autrement, de ne pas se comporter comme tout le monde, de sortir des sentiers battus. Alors je préfère faire des concessions qui deviennent des compromis, voire des compromissions. Je règle alors la question de la mort et de la résurrection sans m’interroger sur Dieu, sans me laisser bousculer, ébranler jusque dans mes assises.
Au bord du lac, le ressuscité n’a pas salué. Il ne revient pas de la tombe. Non. Il était là, à leur insu. Il les attendait. C’est désormais sa volonté. Dans nos villes et nos villages, le ressuscité n’a pas salué, il ne revient pas de la tombe. Il rejoint sans bruit, le petit groupe, les quelques-uns qui se rassemblent en son nom. Il ne prêche plus, il ne guérit plus, il ne renverse plus les tables des changeurs du Temple: extérieurement il ne dérange plus personne.
Désormais, il change le monde de l’intérieur, en domestique, en serviteur. Il précède et attend les siens. C’est comme ça qu’il veut que ce soit maintenant. Mais pourquoi cela? Pourquoi précède-t-il et attend-il?
Sur la plage, il a fait du feu. Il y a fait griller du poisson et du pain, et invite ses amis d’y ajouter quelque produit de leur labeur. Puis il vient, prend le pain et le leur donne, et fait de même avec le poisson. Notez-le bien, Jésus n’invite pas en Seigneur, il est le servant, comme si nous étions Seigneur à sa place.
Le scandale de la résurrection s’énonce ici aussi, même si personne ne le remarque. Le ressuscité n’est pas servi, il sert. Il n’est pas le grand devant lequel s’effacent les petits, il se fait petit. Le supposé tout-puissant n’a ni ne prend aucun pouvoir. Il ne demande pas, il offre. Et simplement de la nourriture, tant il désire nourrir les siens. Il ne vient pas expliquer les mystères de la vie et de la mort, le passage de l’une à l’autre, car il sait que les explications (concernant le tragique, l’accident, la maladie ou…) n’ai-ent pas à vivre au jour le jour. Il ne veut pas prouver qu’il est bien vivant, l’existence renouvelée de ses proches en sera le témoignage fragile mais suffisant, seulement mais pleinement. Pour autant que chacun d’eux soit présent, c’est-à-dire guéri de l’angoisse, libéré de l’agitation chronique destinée à compenser l’absence de sécurité et de sérénité intérieure. Présent pour attester de la présence d’un Autre.
Il veut simplement les nourrir, leur donner un signe pour les assurer que chaque jour à nouveau, il pourra, vivant, nourrir leur existence de l’essentiel. Non pas simplement leur corps, mais plus fondamentalement leur être, réancrer leur courage de se lever chaque matin et de se savoir aimé de Celui que Jésus appelle son Père, et vous Seigneur, Ami, Source, Essentiel…
J’ai même l’impression que ce matin-là les pêcheurs l’ont remercié et qu’il a ré-pondu de rien. Mais c’est précisément ce rien qui change tout, et conduit à croire à l’incroyable, à l’impossible, à l’inexplicable! A savoir qu’il est vivant!
Alors, la résurrection, une preuve? –Non. Un signe? – Oui. Lequel? Vous en vivez, moi aussi!
Alors, dans quelques instants, répondez à son appel, venez déjeuner!
Amen
Lecture de Jean 21: 1 à 14
Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta. Simon-Pierre, Thomas qu'on appelle Didyme, Nathanaël de Cana de Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples se trouvaient ensemble. Simon-Pierre leur dit : « Je vais pêcher. » Ils lui dirent : « Nous allons avec toi. » Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. C'était déjà le matin ; Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui. Il leur dit : « Eh, les enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson ? » – « Non », lui répondirent-ils. Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Dès qu'il eut entendu que c'était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer. Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n'étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ. Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain. Jésus leur dit : « Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre. » Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. Jésus leur dit : « Venez déjeuner. » Aucun des disciples n'osait lui poser la question : « Qui es-tu ? » : ils savaient bien que c'était le Seigneur. Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson. Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu'il s'était relevé d'entre les morts.