« Donner, c’est toujours aussi recevoir », par Line Dépraz, pasteure
Jésus serait-il voyeur ?
L’épisode relaté par Marc le laisse imaginer. Puisqu’on voit un Jésus, assis à un endroit stratégique, qui scrute attentivement ce que les gens donnent comme offrande. Puis commente ce qu’il voit.
Franchement, moi ça me gênerait.
Et je ne me dis pas que sa juste place, à Jésus, c’est d’être derrière mon épaule, en léger surplomb, lorsque je twinte mon offrande au culte.
N’a-t-il pas mieux à faire que de vérifier ce que je donner ?
C’est peut-être un réflexe très vaudois que de penser que ma générosité se joue entre moi et moi
Que c’est ma conscience qui me dicte de donner ici ou là.
Et que ça ne regarde personne d’autre que moi.
C’est peut-être un réflexe vaudois.
C’est assurément un réflexe de sédentaire. Qui a un toit et de quoi vivre.
Avec les conditions de vie qui sont les miennes, il s’en faut de peu pour que je j’aie l’impression de me suffire à moi-même, de ne pas avoir besoin des autres. Pour me vêtir, me nourrir, me divertir, ou encore m’informer. Tout est à ma disposition sans que cela ne me coûte de gros efforts.
Je n’oublie évidemment pas les producteurs de tout ce que je consomme au niveau alimentaire ou autre. Mais, dans notre société, tant d’efforts sont déployés pour invisibiliser ces personnes-là… ces personnes-sources, ces personnes-ressources, qu’il s’en faudrait aussi de peu pour que je les oublie et que je fantasme trouver mon salut sur les marchés des grandes surfaces.
Une réalité, la mienne, peut-être la vôtre aussi, à mille lieues de ce que vivent les pèlerins sur les routes. Elles et eux qui font l’expérience, étape après étape, du besoin des autres. Besoin d’un lieu d’accueil, besoin de se restaurer, besoin de se reposer… Autant de besoins qui ne seraient pas assouvis sans la généreuse présence d’autres personnes.
Ce que vivent les pèlerins, vous en témoignerez, Jocelyne et Denise. Je ne m’y attarde donc pas.
Et j’en reviens à Jésus, qui scrute la générosité des offrandes faites.
Ce regard scrutateur peut être malaisant. Notamment, s’il est celui d’un juge qui jauge à distance.
Mais je dois le reconnaître. Jésus n’est pas entré dans ma vie comme un juge qui jauge à distance. Et c’est peut-être en relisant des récits comme celui-là qu’il faut m’en souvenir.
Jésus est entré dans ma vie bien avant que je ne twinte mon offrande au culte et que je me sente soulagée de savoir qu’il ne lorgne pas par-dessus mon épaule.
Jésus est entré dans ma vie, toute petite, comme un ami, un confident.
Différent de tous les autres, parce qu’il était invisible et physiquement absent.
C’est son histoire racontée par d’autres qui me l’a fait découvrir.
Et pourtant, jamais je n’ai douté de sa présence.
De son attention à ce que je vivais.
De son regard tendre, aimant, compréhensif.
Je sais que bien avant de venir scruter ce que je donne, Jésus m’a rendue attentive à tout ce que j’avais reçu. Tout ce qui était en moi.
Ce que j’avais.
Ce qui était en germe.
Ce que je pouvais faire fructifier.
Ce que je pouvais offrir.
En m’apprenant, par son exemple, les regards qui considèrent, les mains qui relèvent, les gestes qui apaisent, les sourires qui donnent de la joie, il m’a permis de découvrir que le don n’est jamais à sens unique. Je suis enrichie de ce que donne,
Donner, c’est toujours aussi recevoir.
La veuve de l’évangile l’a bien compris. Elle qui accepte de donner une part de ce qui lui est essentiel, et non pas une part de son superflu.
En donnant ce qui lui manquera, elle s’inscrit dans cette merveilleuse compréhension du jeûne qui plaît à Dieu :
Dénouer les liens provenant de la méchanceté,
détacher les courroies du joug,
renvoyer libres ceux qui ployaient,
partager son pain avec l'affamé,
héberger les pauvres sans abri,
couvrir les nus
ne pas se dérober devant celui qui est sa propre chair.
Aussi, je prie chaque jour pour ne pas oublier le geste de cette veuve.
« L’accueil en chemin », témoignage de Jocelyne Berthoud de Moudon, pèlerine depuis 2024
Bonjour à toutes et tous
Aujourd’hui je voudrai vous parler de quelque chose d’important sur le chemin ; l’accueil. Même s’Il est ressenti et vécu différemment par chacun, il reste essentiel et fait partie du chemin. Parfois, discret, souvent bienveillant et chaleureux, c’est aussi un endroit pour se poser, se reposer, au chaud et à l’abri.
En décembre 2025, j’ai le souhait d’être à Noël à Santiago et je choisis de marcher depuis Porto sur le chemin portugais. 250 km, de bitume, de pavés, quelques forêts, beaucoup de froid, de pluie et de solitude. Peu de pèlerins à cette époque. Des albergues fermées, des codes pour ouvrir des portes, des inscriptions et des paiements en ligne…Pourtant, je me sens bien, je suis heureuse d’être là, de vivre une fois encore le chemin et de dormir à l’intérieur… même si l’accueil que j’ai connu n’est pas toujours au rendez-vous, j’ai mes souvenirs !
alors je me souviens…je me souviens de mon premier chemin…de la valeur de l’accueil, de la valeur du partage.
Lorsque je suis partie en 2024 depuis la maison, jusqu’à Santiago, je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer, si j’allais être capable d’aller au bout, si je saurais faire face aux difficultés, si j’aurais suffisamment de courage et de force, si je pourrais garder le contrôle ! ne pas me perdre… J’avais planifié des étapes, noté des hébergements et des épiceries en chemin ; je ne comptais que sur moi-même.
Je n’avais pas pris en compte, que chaque soir, je serai accueillie dans une famille, dans un gîte, dans une albergue, que chaque jour et chaque soir j’allais rencontrer des gens, des pèlerins, des hôtes et que cela allait profondément changer mon chemin.
Au début, je profite des accueils jacquaires. Ce sont des familles qui partagent leur vécu, leurs histoires de chemin, d’accueil de pèlerins, leur quotidien, leurs conseils, qui écoutent, t’offre un repas et un lit, en donativo, toujours avec bienveillance et respect. Je me sens bien, apaisée, confiante après ces longues heures de marche en solitaire et je me réjouis chaque soir de découvrir une nouvelle famille, un nouvel endroit. Ces moments me donnent un nouvel élan, une nouvelle perspective du chemin, le partage.
A partir du Puy en Velay et jusqu’à Saint-jean-pied de port, l’accueil des pèlerins se fait dans les gites ; on en trouve tout au long du chemin. Il y a les incontournables, les connus et les moins connus. Souvent tenu par d’anciens pèlerins, l’ambiance y est chaleureuse et cocooning avec des repas partagés entre tous. Des moments inoubliables, festifs, drôles, spirituels. Certains se dévoilent un peu plus, racontent leur chemin, chantent, jouent de la musique et des liens se tissent.
Arrivée en Espagne, l’accueil du pèlerin est encore différent, Ici on trouve des albergues immenses, des dortoirs de plus de 30 lits. Pas de repas, mais souvent des cuisines à disposition. L’accueil y est moins personnalisé et moins chaleureux, il faut le reconnaitre, mais compensé par la présence des autres pèlerins.
L’accueil et le partage ont rendu mon chemin magique, comme pour beaucoup de pèlerins. A l’heure d’internet et des réseaux sociaux, la richesse de ces contacts, de ces partages vrais n’a pas de prix. C’est aussi le souvenir de ces moments qui m’ont permis d’avancer quand le chemin était moins hospitalier. A tous, souvenez-vous de la valeur de l’accueil et du partage, pour votre famille, vos amis et toute personne qui croisera votre chemin.
Je suis maintenant bénévole au gite El Jire à Monpreyveres. Accueillir les pèlerins sur leur chemin, m’apporte beaucoup de joie et de satisfaction. C’est ma manière de contribuer et de rendre au chemin ce que j’ai reçu. Denise va maintenant vous raconter son histoire où l’accueil prend tout son sens.
« Une histoire à cent sous ! », témoignage de Denise Jaquemet
C’est une histoire à cent sous ! En fait, c’est une partie de l’histoire du Gîte El Jire qui se trouve à Montpreveyres ! Montpreveyres, un petit village entre Lausanne et Moudon, à la croisée des chemins de Compostelle, du Sentier des huguenots, et même du JérusalemWay !
Le déclencheur de cette histoire a été l’Appel que j’ai reçu de Dieu le 15 février 2011, de manière très particulière. Un appel à « ouvrir un gîte sur le chemin de Compostelle ». Avec cet appel, j’ai aussi reçu la promesse. « Dieu pourvoira ».
En 2012, alors que je faisais une Retraite chez les Sœurs de Grandchamp pour savoir où DIEU voulait ce gîte, la première lecture a été Genèse 22 lorsque Abraham aurait dû sacrifier son fils, mais finalement il a trouvé un bélier à sa place. Alors Abraham a nommé cet endroit : Jéhovah Jire. Ce jour là, j’avais une petite Bible version Second, avec une note qui disait que cela signifie : l’Eternel pourvoira. Alors je me suis dit que c’était presque la promesse reçue avec mon appel. Le seul mot que je connaisse en hébreu, c’est DIEU, « EL », je pourrais appeler mon Gîte El Jire. J’ai demandé à la Sœur de Grandchamp qui m’accompagnait, si ce n’était pas prétentieux d’avoir un nom avant l’objet, car à ce moment-là, en 2012, je n’avais encore aucune perspective de l’endroit pour ce gîte. Elle m’a dit : avec un nom pareil, tu peux y aller.
C’est alors en 2019 que nous avons pu ouvrir le gîte à Montpreveyres, et qui s’appelle donc « El Jire » !
Mais peu avant, un ami qui a eu vent de l’ouverture du gîte, m’a apporté deux rouleaux de pièces de cinq francs me disant: « sur la tranche des pièces de cinq francs suisses, il est écrit Dominus Providebit, qui est du latin et qui signifie Dieu pourvoira, donc El Jire! Alors tu donneras une pièce de cent sous aux cent premières personnes que tu accueilleras, comme symbole du nom du gîte, parce que les pèlerins ont besoin d’un symbole quand ils sont en chemin. »
C’est ce que nous avons fait, et en fait, ça a tellement touché tant les pèlerins que les hospitaliers, que nous continuons de donner cette pièce de cinq francs à tous les pèlerins déjà accueillis, 1230 jusqu’à aujourd’hui, en disant bien que c’est un symbole du nom du Gîte. Les pèlerins sont en général très touchés par cette pièce de cinq francs. Je pense que certains ont aussi besoin d’entendre que Dieu pourvoira pour eux aussi.
D’ailleurs voici un témoignage qui m’a beaucoup touchée, de Michael, un Français:
...Je suis rentré en France le 5 janvier. Tout va bien. Merci pour tout.
Je voulais garder la pièce de 5 francs " Dieu pourvoira " mais la veille derentrer en France j'avais plus de billet suisse, ni beaucoup de monnaie etj'ai rencontré un gars qui galère, j'ai discuté avec, puis je lui ai payé un café et je lui est donné la pièce de 5.-, c'est tout cequi me restait.
Donner ce à quoi on tient, voilà une preuve de confiance ....
2,3 fois, quand c'était un peu dur, j'ai pris la pièce et je l'ai regardée.....c'était un peu d'espérance pour le soir où je savais ni où aller, ni où dormir.
Mais DIEU a pourvu, parfois c'était dur mais j'ai toujours eu un abri du vent etde la pluie .
MERCI pour ton gîte.Et pour la rencontre généreuse en écoute, en partage et en don. »
Voilà un témoignage qui nous redit toute l'importance et la beauté de l'accueil, que nous pouvons faire et vivre à El Jire, dont la pièce de 5 frs fait partie! Une histoire à cent sous qui, finalement, n’a pas de prix !
lecture d’Ésaïe 58 : 6 à 10
Le jeûne que je préfère, n'est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs !
N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé ?
Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas.
Alors ta lumière poindra comme l'aurore, et ton rétablissement s'opérera très vite.
Ta justice marchera devant toi et la gloire du SEIGNEUR sera ton arrière-garde.
Alors tu appelleras et le SEIGNEUR répondra, tu héleras et il dira : « Me voici ! »
Si tu élimines de chez toi le joug, le doigt accusateur, la parole malfaisante, si tu cèdes à l'affamé ta propre bouchée et si tu rassasies le gosier de l'humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme un midi.
lecture de l’évangile de Marc 12 : 41 à 44
Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup. Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes. Appelant ses disciples, Jésus leur dit : « En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Car tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre. »