Prédication du dimanche de la Réformation, "L'histoire se joue en nous"

« L’histoire se joue en nous », par Line Dépraz, pasteure

 

Le jour où Jésus a dit aux Douze : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes. », je pense que les oreilles de Saul de Tarse ont dû siffler. Même s’il n’a pas compris pourquoi.

En tout cas, quand il passe par Athènes quelque 20 ans plus tard sous le nom de Paul, il déroule la leçon de manière impeccable. Rusé comme un serpent, candide comme une colombe.

 

Dieu sait pourtant qu’il bouillonne de l’intérieur. Le texte nous dit, en français, qu’il « a l’âme bouleversée ». Littéralement, il est irrité. Il est en colère en constatant le nombre d’idoles qui sont adorées dans cette ville.

Paul bouillonne de l’intérieur, pour autant, il n’en laisse rien paraître. Il fait, le plus naturellement possible, ce pour quoi il est venu. Prêcher le Dieu de l’évangile.

Il commence par s’adresser à ceux qu’il connaît, les Juifs et les adorateurs de Dieu, dans un endroit qu’il connaît aussi, une synagogue.

Ensuite, il va sur la place publique pour s’adresser aux tout-venants, aux adorateurs d’idoles, à ceux qui le mettent en colère.

Il se risque enfin à croiser le verbe avec des grands philosophes représentant les deux écoles en vogue à Athènes depuis longtemps : les épicuriens et les stoïciens.

Et c’est là qu’on réalise que lorsque des mondes différents se rencontrent, on peut se parler, ça ne veut pas encore dire qu’on se comprend.

 

De fait, les philosophes ne comprennent rien au discours de Paul. Ils le prennent pour « une jacasse » selon la traduction de la TOB. Et là, petite parenthèse, j’ai besoin de vos lumières.

Savez-vous comment on dit “jacasse“ en grec ?

Je vous rassure, pas besoin de l’avoir étudié pour comprendre. Une jacasse, c’est un σπερμολόγος (spermologos).

Il y a donc la notion de semence, σπέρμα, σπέρμo et celle de parole, λόγος. J’en aurais naturellement déduit que celui qui parle nous féconde par sa parole. Et ben non. Il parle dans le vide. Il braille pour dire des futilités. Alors si quelqu’un, tout à l’heure, peut m’expliquer comment on passe de σπερμολόγος à « jacasse », je suis preneuse ! Fin de la parenthèse.

 

Donc Paul, par ses discours incessants et volubiles, intrigue suffisamment pour être convoqué à l’Aréopage. Et devoir s’expliquer devant le conseil des anciens. Et là, il est brillant.

« Je vous considère à tous égards comme des hommes presque trop religieux. Quand je parcours vos rues, mon regard se porte … sur vos monuments sacrés et j'ai découvert entre autres un autel qui portait cette inscription : “Au dieu inconnu”. Ce que vous vénérez ainsi sans le connaître, c'est ce que je viens, moi, vous annoncer. »

Paul aurait pu dégommer frontalement le polythéisme, condamner l’idolâtrie sans y mettre la forme. Profitant du « dieu inconnu », il fait entrer son Dieu dans le panthéon grec, puis il le définit, en rupture totale avec la pensée ambiante : Un Dieu créateur ; Seigneur du ciel et de la terre ; qui donne à tous le souffle et la vie ; qui n’habite pas dans les murs qu’on lui assigne ; qui ne se dit ni dans l’or, ni dans l’argent, ni dans le marbre.

Je ne doute pas qu’il a réussi à prendre son auditoire avec lui, même si cela ne signifie pas qu’il les ait tous convaincus. Il a su capter l’attention de son auditoire, j’en suis certaine.

 

Reste néanmoins une question : Les dieux et les déesses de la mythologie grecque sont considérés par Paul comme des idoles. En quoi sont-elles, sont-ils, différents du Dieu de Paul, de notre Dieu ?

Plus j’y réfléchis, plus j’ai l’impression que ce ne sont pas tant les dieux comme tels qui sont différents. Que le rapport que les hommes entretiennent avec eux. Et ce rapport particulier des humains aux divinités est probablement lié au polythéisme.

Les Athéniens vénèrent de nombreuses divinités qui ont, chacune, leurs prérogatives, chacune leur champ d’action. Et les Athéniens ont cette croyance que s’ils sont en bons termes avec la divinité qu’ils sollicitent, alors celle-ci sera clémente envers eux. Et accèdera à leur désir.

Ce n’est pas stricto sensu du marchandage, ni du chantage. Mais cette manière de faire appelle quand même les humains à une diligence certaine vis-à-vis des dieux et des déesses. On est loin du régime de la grâce.

Et surtout, elle implique que les divinités agissent quasi magiquement dans l’histoire des hommes et des femmes depuis l’endroit où elles sont assignées : leur demeure, leur temple, leur autel.

C’est comme s’il y avait deux mondes : celui des dieux et celui des hommes ; les premiers venant infléchir l’histoire des seconds en demeurant à distance respectable.

 

La compréhension chrétienne de Dieu ne correspond pas à cette manière de penser. Même si le christianisme, à travers l’histoire et aujourd’hui encore, n’est pas à l’abri des superstitions, de l’attrait pour le surnaturel ou l’idolâtrie. Quelques superstitions ont d’ailleurs été institutionnalisées à diverses périodes D’où la nécessité de la Réforme qui a conduit non pas à une réforme interne comme l’avait espéré Luther, mais au schisme que l’on connaît entre catholiques et réformés.

 

Un des points de rupture de la Réforme nous rapproche, toute proportion gardée, de la critique paulinienne de la mythologie grecque. C’est le culte des saints. On est d’ailleurs toujours accueillis par 5 d’entre eux quand on entre dans la cathédrale : Sainte Barbe, Sainte Catherine, Sainte Anne, Saint Sébastien, Saint Antoine… Ces saints, intermédiaires entre nous et Dieu, qui font le job, qui comblent nos attentes.

 

Pour contrer toute forme d’idolâtrie, Paul nous rappelle un des points fondamentaux du christianisme cher aux réformés : « nous sommes de la race de Dieu ». Toutes et tous.

« Nous sommes de la race de Dieu », cela signifie que Dieu n’est pas plus surnaturel que vous et moi. Oui, il est à l’origine de tout. Oui, il au-delà de tout. Mais il n’est pas surnaturel. Il n’est pas dans un autre monde. Il n’est pas d’un autre monde.

Son monde est notre monde.

Bien sûr, quand on était gosse, on a tous prié, une fois ou l’autre, pour avoir une bonne note à un test qu’on avait mal préparé ou dont la matière nous échappait.

Mais c’était la foi magique de l’enfant qui nous guidait.

On sait aujourd’hui que Dieu ne vient pas écrire les réponses d’un test à notre place.

Par contre, il peut nous insuffler un sentiment de paix et de sérénité, ce qui est indéniablement plus utile pour affronter les difficultés qui se présentent à nous. Mais au final, c’est notre responsabilité qui est en jeu. L’histoire se joue en nous.

 

Viret et Calvin ont été particulièrement virulents sur les dangers de laisser la superstition entacher notre relation à Dieu.

Je ne sais pas si vous avez déjà lu Le traité des reliques de Calvin, 1543, c’est lapidaire.

Il relève notamment que si on assemblait tous les bouts de croix de Jésus qui sont exposés dans les églises à titre de reliques, on construirait un grand bateau. Et il poursuit ainsi : sachant que Jésus a porté sa croix, qui sommes-nous pour remplir les églises de tant de bouts de bois, qu’il faudrait plus de 300 hommes pour les porter ?

 

Pour Paul, pour Calvin, cette image-là de Dieu est celle d’un marionnettiste qui nous ferait bouger ou danser à sa guise.

Or, nous sommes de la race de Dieu. 

En lui, nous avons la vie, le mouvement et l'être.

À sa suite, nous pouvons, peut-être même devons-nous, aimer le monde au-delà du raisonnable.

En refusant de laisser place à la superstition dans notre relation à Dieu, nous engageons à faire grandir le monde à son image. C’est probablement là, notre rôle de croyantes et de croyants, responsables devant Dieu et devant les humains.

 

 

Lecture du Matthieu 10 : 16 à 20 

16« Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes.

 

Lecture de Actes 17 : 16 à 29

16Tandis que Paul les attendait à Athènes, il avait l'âme bouleversée de voir cette ville pleine d'idoles. 17Il adressait donc la parole, dans la synagogue, aux Juifs et aux adorateurs de Dieu, et, chaque jour, sur la place publique, à tout venant. 18Il y avait même des philosophes épicuriens et stoïciens qui s'entretenaient avec lui. Certains disaient : « Que veut donc dire cette jacasse ? » Et d'autres : « Ce doit être un prédicateur de divinités étrangères. » – Paul annonçait en effet Jésus et la Résurrection. 19Ils mirent donc la main sur lui pour le conduire devant l'Aréopage : « Pourrions-nous savoir, disaient-ils, quelle est cette nouvelle doctrine que tu exposes ? 20En effet, tu nous rebats les oreilles de propos étranges, et nous voudrions bien savoir ce qu'ils veulent dire. » 21Il faut dire que tous les habitants d'Athènes et tous les étrangers en résidence passaient le meilleur de leur temps à raconter ou à écouter les dernières nouveautés.

22Debout au milieu de l'Aréopage, Paul prit la parole : « Athéniens, je vous considère à tous égards comme des hommes presque trop religieux. 23Quand je parcours vos rues, mon regard se porte en effet souvent sur vos monuments sacrés et j'ai découvert entre autres un autel qui portait cette inscription : “Au dieu inconnu”. Ce que vous vénérez ainsi sans le connaître, c'est ce que je viens, moi, vous annoncer. 24Le Dieu qui a créé l'univers et tout ce qui s'y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite pas des temples construits par la main des hommes 25et son service non plus ne demande pas de mains humaines, comme s'il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie et le souffle, et tout le reste.

26« A partir d'un seul il a créé tous les peuples pour habiter toute la surface de la terre, il a défini des temps fixes et tracé les limites de l'habitat des hommes : 27c'était pour qu'ils cherchent Dieu ; peut-être pourraient-ils le découvrir en tâtonnant, lui qui, en réalité, n'est pas loin de chacun de nous.

28« Car c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être, comme l'ont dit certains de vos poètes : “Car nous sommes de sa race.”

29« Alors, puisque nous sommes la race de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité ressemble à de l'or, de l'argent, ou du marbre, sculpture de l'art et de l'imagination de l'homme.