Ne laissez pas le nœud devenir une chaîne, par David Freymond, pasteur
Y a -t-il quelque chose de plus énervant que ces nœuds trop serrés qu’on n’arrive pas à défaire ? Prenez par exemple des lacets de chaussures dont le nœud est tellement serré qu’on n’arrive plus à l’ouvrir : est-ce que c’est en tirant dessus qu’on va améliorer les choses ? Au contraire : plus on tire, plus ils se serrent. Il en va parfois ainsi de nos relations : une parole nous a blessés, un geste nous a humiliés, un malentendu n'a jamais été éclairci… et nous nous taisons. Nous pensons que le temps arrangera les choses. Mais le temps ne défait pas nécessairement les nœuds. Parfois, il les serre. Et ce qui était au départ un nœud conflictuel entre deux personnes finit par devenir une chaîne bien solide.
C'est alors que les paroles de Jésus deviennent étonnamment actuelles :
« Si ton frère a commis une faute contre toi, va lui parler seul à seul. » Autrement dit : ne laisse pas le nœud devenir une chaîne. Et quelques versets plus loin, Jésus parle de ce pouvoir étrange qui est confié à ses disciples : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. »
Lier. Délier. Nous croyons peut-être que ce sont de grandes paroles théologiques, mais Jésus parle en fait de nos relations les plus ordinaires. Et le véritable enjeu est précisément celui-ci : que faisons-nous des nœuds qui se forment entre nous ?
Jésus nous donne en fait le mode d’emploi du chrétien blessé. Le texte de Matthieu est d’ailleurs presque désarmant par son réalisme. Vous aurez remarqué que Jésus ne dit pas : « Si ton frère te blesse, sois un bon croyant : oublie et passe à autre chose ! » Il ne dit pas : « Pardonne immédiatement et n'en parlons plus. » Il ne dit pas non plus : « Si tu es vraiment rempli d'amour, tu ne devrais pas être blessé. » Non : Jésus commence par prendre au sérieux la blessure.
Cela signifie quelque chose de très important : même entre frères et sœurs, on se blesse, même dans l'Église, même entre chrétiens, même entre personnes qui s'aiment, même avec les meilleures intentions du monde. Et cela, il faut avoir le courage de le reconnaître.
Jésus propose une démarche. D'abord : « Va lui parler seul à seul. » C'est peut-être la chose la plus difficile de tout le passage. Parce que nous savons très bien faire bien autre chose : nous savons parler de la personne blessante à quelqu'un d'autre, chercher des alliés, faire circuler notre version des faits. Et bientôt, tout le monde est au courant... sauf la personne concernée.
Jésus, lui, nous dit : commence par aller vers celui ou celle qui t'a blessé. Pas pour l'écraser ou pour lui faire payer, mais pour lui donner la possibilité d'entendre. Car le but est extraordinaire : « Tu as gagné ton frère. » Pas : « Tu as gagné la discussion », ou « Tu as prouvé que tu avais raison ». Tu as gagné ton frère. Le but n'est donc pas la victoire sur quelqu'un. Le but est de retrouver quelqu'un.
Et c'est ici que notre texte devient dérangeant. Parce que nous confondons parfois pardon et silence. Nous avons appris, souvent même dans nos familles ou dans nos communautés chrétiennes, qu'il fallait être gentil, ne pas faire d'histoires, ne pas remuer ce qui fait mal. Alors nous étouffons, nous avalons, et nous minimisons.
Et nous appelons cela parfois la paix. Mais ce n'est pas toujours la paix. Parfois, c'est seulement le silence des blessés. Et une communauté, quelle qu’elle soit, communauté de voisins, communauté familiale ou communauté d’Église, une communauté qui ne sait pas parler de ce qui fait mal n'est pas nécessairement une communauté pacifiée. Elle peut simplement être une communauté où les conflits sont bien cachés.
Nous vivons dans une société qui se vante d'être celle de la communication. Nous avons des téléphones dans nos poches, des messages instantanés, des visioconférences, des réseaux sociaux, des moyens de communication dont les générations précédentes n'auraient même pas pu rêver. Et pourtant... il suffit parfois d'une haie trop haute, d'un arbre planté trop près de la limite, d'un bruit un peu trop fort pour que deux voisins ne se parlent plus pendant des années, et finissent par prendre des avocats pour se dire ce qu'ils auraient pu se dire eux-mêmes.
Nous sommes entourés de moyens de communication ultra perfectionnés : mais sommes-nous devenus meilleurs pour nous parler ? Et l'Église n'est pas immunisée. Là aussi, nous pouvons devenir des champions du conflit indirect. Nous pouvons être extrêmement polis tout en étant profondément hostiles. Nous pouvons nous serrer la main sans nous pardonner. Nous pouvons chanter « la paix du Christ » avec quelqu'un à qui nous n'adressons plus la parole.
Alors Jésus nous dit : va lui parler : « Voilà ce que j'ai vécu. Voilà ce que ta parole a produit en moi et qui me fait mal ». C'est une parole risquée, parce qu'elle suppose de renoncer au confort du ressentiment. Car tant que je parle de l'autre à ceux qui ne sont pas l'autre, je reste maître de mon histoire. Mais lorsque je me retrouve face à lui, quelque chose peut arriver. Il peut me répondre, se défendre. Il peut reconnaître. Il peut ne pas comprendre. Il peut même nier.
Et je découvre alors que l'autre n'est pas seulement celui que j'avais reconstruit dans ma tête. Il est là, devant moi, et la relation peut recommencer à respirer.
Et si l'autre ne m'écoute pas ? Jésus connaît bien notre humanité, et il ne se fait pas d'illusions : il prévoit que cela puisse échouer. Alors il propose : « Prends avec toi une ou deux personnes ». Et si cela ne suffit pas : « Parle-en à la communauté ». Autrement dit : on ne renonce pas immédiatement à la relation. On élargit le cercle. Mais remarquez bien : on n'élargit pas le cercle pour faire pression. On élargit le cercle pour chercher la vérité. La communauté n'est pas censée devenir un tribunal populaire. Elle est appelée à devenir un espace où la parole peut circuler autrement.
Et puis vient le moment où Jésus dit : « S'il refuse toujours d'écouter, considère-le comme un païen et un collecteur d’impôts. » On pourrait lire cela comme l'échec définitif. Fin de l'histoire. Il a refusé, alors il n’en vaut pas la peine. Mais ce serait oublier comment Jésus lui-même se comporte avec les païens et les collecteurs d’impôts. Le collecteur d’impôts n'est pas celui que Jésus abandonne, il est précisément celui vers lequel Jésus va. Il mange avec lui, il l'appelle, il le regarde, il le cherche et il lui ouvre la porte.
Autrement dit, « considérer comme un païen ou un collecteur d’impôts » ne signifie pas nécessairement rayer quelqu'un de la carte, mais cela peut vouloir dire : reconnaître que cette personne est désormais hors de mon pouvoir.
Je ne peux pas la forcer à entendre. Je ne peux pas lui arracher son pardon. Je dois aussi accepter que l'autre reste libre. Et c'est peut-être cela, le véritable lâcher-prise : pardonner ne signifie pas tout réparer à la place de l'autre. Il y a un moment où je dois remettre l'autre entre les mains de Dieu. Et précisément, c'est là que la parole de Jésus sur « lier et délier » prend tout son poids.
Nous sommes habitués à entendre ces mots dans un langage très théologique : lier et délier. Mais regardons ce que nous faisons avec nos relations. Je peux lier quelqu'un à sa faute, parce que c'est celui qui m'a trahi, ou parce que c'est celle qui m'a humilié. Et souvent, nous ne lions pas seulement l'autre à sa faute, mais nous nous y lions nous-mêmes. Nous devenons prisonniers de ce qui nous a été fait, ce qui fait deux personnes enchaînées à la même souffrance. Le passé continue à gouverner le présent, et la blessure devient notre identité. Le conflit devient notre manière de regarder l'autre. Nous sommes liés par le mal, et nous lions dans le mal.
Mais Jésus nous donne aussi le pouvoir de délier. Délier ne veut pas dire déclarer que le mal n'a jamais existé. Délier, c'est refuser que le mal ait le dernier mot. C'est pouvoir dire : « Oui, tu m'as blessé. Oui, ce qui s'est passé était grave. Oui, je ne peux pas faire comme si rien ne s'était passé. Mais je refuse que cette faute définisse pour toujours qui tu es. Et je refuse qu'elle définisse pour toujours qui je suis. »
Voilà le pardon chrétien : pas une amnésie, une faiblesse ou une capitulation. Mais une libération.
Et alors arrive cette phrase que nous avons tellement entendue qu'elle risque de ne plus nous surprendre : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux. » Nous pensons spontanément à la petite assemblée chrétienne : deux ou trois réunis pour prier, autour d'une Bible, dans une maison ou dans une grande église presque vide.
Mais dans le contexte immédiat, Jésus vient de parler de deux personnes qui ont un différend. Et alors, si cette phrase voulait aussi dire : lorsque deux personnes qui ne parviennent plus à se parler décident enfin de se rencontrer en vérité, le Christ est là. Lorsque deux personnes cessent de tirer chacune sur le nœud, lorsque deux personnes acceptent de poser leur colère, quelque chose se produit : le Christ est là.
Dans sa lettre aux Romains, Paul écrit : « Ne gardez aucune dette envers personne, sinon celle de l'amour mutuel. » C'est magnifique. Il y a des dettes que nous traînons pendant des années : des dettes affectives, des dettes de reconnaissance, des dettes de vengeance. Et Paul nous dit : il n'y a qu'une dette qui mérite de rester ouverte, la dette de l'amour. Parce que l'amour n'est pas une dette qui se rembourse, c'est une dette qui nous met en mouvement.
Et Paul va encore plus loin : « Celui qui aime son prochain a accompli toute la loi. » Voilà pourquoi le texte de Matthieu ne nous donne pas simplement une procédure de gestion des conflits : il nous donne une manière concrète d'accomplir la loi de l'amour. Aimer son frère, ce n'est pas seulement être aimable avec lui, c'est parfois avoir assez d'amour pour lui dire qu'il m'a blessé. Et c'est parfois avoir assez d'humilité pour entendre que, moi aussi, j'ai blessé quelqu'un.
Oui, notre vie est faite de nœuds : dans nos familles, dans nos couples, dans nos amitiés, dans nos voisinages, dans nos communautés, et parfois même dans nos Églises. Nous aimerions tellement vivre des relations sans conflits, mais ce n'est pas ce que Jésus promet. Il nous promet quelque chose de plus exigeant : des relations qui savent quoi faire de ses conflits, où l'on peut dire la vérité sans détruire, où l'on peut entendre une vérité difficile sans immédiatement se défendre, où le pardon n'est pas une façon d'étouffer les blessures, mais un chemin pour les traverser. Des relations au cœur desquelles on apprend à lier ce qui doit être lié - la vérité, la responsabilité, la justice - et à délier ce qui doit être délié - la rancune, la vengeance, les étiquettes, les condamnations définitives.
Alors, peut-être qu'un jour, deux personnes qui étaient devenues étrangères l'une à l'autre pourront de nouveau se parler. Et lorsqu'elles auront suffisamment desserré le nœud pour entendre la voix de l'autre, elles découvriront peut-être quelque chose d'inattendu : elles ne seront pas forcément d'accord, tout ne sera peut-être pas réparé, mais elles pourront à nouveau être là, ensemble.
Et comme deux musiciens qui avaient cessé de jouer ensemble et qui retrouvent enfin le même accord, elles pourront entendre à nouveau la beauté de la musique. C’est peut-être cela, finalement, que signifie : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Le Christ n'est pas seulement présent lorsque nous sommes d'accord. Il est aussi présent lorsque nous décidons de chercher ensemble un chemin pour nous accorder.
Alors quelque chose se dénoue. Deux voix peuvent recommencer à s'entendre. Et peut-être que la musique du Christ peut reprendre.
Amen !
Lecture de Matthieu 18 : 15 à 20
Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l'affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de les écouter, dis-le à l'assemblée de l'Église ; s'il refuse encore d'écouter l'Église, considère-le comme un païen et un publicain. Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d'entre vous sur la terre se mettent d'accord pour demander quoi que ce soit, ils l'obtiendront de mon Père qui est aux cieux. En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux.
Lecture de l’épître aux Romains 13 : 8 à 10
N'ayez de dette envers personne, sauf celle de l'amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L'amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c'est l'amour.