Un geste fort, par Line Dépraz, pasteure
« De l'or ou de l'argent, je n'en ai pas ; dit Pierre ; mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, marche ! »
Avec cette petite phrase, Pierre relève un homme. Mais il met aussi en mouvement toute une société. Parce qu’en disant cela, il fissure les lignes de démarcation qui contenaient et
balisaient de manière stricte la vie des Juifs, des Gentils et même des nouveaux convertis au christianisme en cette fin de premier siècle.
Il faut se souvenir qu’à cette époque, à Jérusalem, se côtoient des spiritualités et des religions différentes qui se rejoignent, au-delà leurs différences, autour de certains rites.
Les apôtres, par exemple, témoignent de Jésus-Christ marquant ainsi une rupture par rapport au judaïsme ou au paganisme qui les a vus naître. Mais comme tout changement prend du temps, on retrouve, Pierre et Jean qui se rendent au temple de Jérusalem pour la prière de la neuvième heure dans la plus grande tradition juive.
Parmi les autres rites dont l’impact culturel dépasse les questions d’ordre spirituel, il y a la distinction entre “pur“ et “impur“ qui permet notamment de dire qui a le droit d’aller ou de ne pas aller dans le temple. Ou encore la pratique de l’aumône, j’y reviens dans un instant.
Tout ça pour dire que quand Pierre agit et parle comme il le fait avec l’infirme de la Belle Porte, il ne fait pas mouche seulement auprès de quelques-uns. C’est tout un système sociétal qui est questionné et, potentiellement, mis en mouvement. Indépendamment des croyances des uns et des autres.
… Pourtant, au début du récit, tout était parfaitement en ordre. Les règles respectées. Chacun à sa place. Chacun dans son rôle.
Dans les rôles, tout d’abord ce “on“ qui, chaque matin, apporte l’infirme près de la Belle Porte et vient l’en rechercher le soir. C’est ce “on“ qui me permet de revenir sur l’aumône.
Vous le savez peut-être, la pratique de l’aumône est codifiée depuis la fin du 3ème, le début du 2ème siècle, avant Jésus-Christ. Pour les Juifs pieux, elle est considérée comme un devoir religieux mais plus largement elle est aussi vécue comme un acte méritoire qui permet de racheter les péchés et d’éviter les malheurs.
Cette aumône institutionnalisée a une nuance qu’on oublie parfois et qui nous est rappelée par le mot grec employé : ἐλεημοσύνη (pensez à kyrie eleison) ἐλεημοσύνη qui signifie “compassion“, “pitié“.
De la compassion, voilà ce que demande fondamentalement l’homme infirme. Et ce à quoi répond le « on » en le trimballant chaque matin et chaque soir. Parce que l’aumône comprise comme de la “compassion“ est un geste plus relationnel qu’économique. Prendre le temps de déplacer l’infirme.
Cet homme, il est posé devant la porte du Temple. Un endroit stratégique. On le sait, ici aussi, chaque dimanche matin.
La TOB dit de lui qu’il est infirme. Plus précisément, il est boiteux (χωλός). Ce n’est pas le même mot que paralytique.
Ce boiteux est donc posé, probablement à même le sol. Il demande l’aumône à ceux qui viennent au Temple. Et la prière de l’après-midi, celle de la 9ème heure, attire beaucoup de monde, car elle est hyper importante.
La 9ème heure, c’est l’heure du culte communautaire ; ce moment où les prêtres et le peuple se rassemblent ensemble pour un temps de prière et de sacrifice en fin de journée.
La tradition fait volontiers remonter ce rite à Isaac qui avait l’habitude de prier et de méditer dans les champs « vers le soir », apprend-on dans le livre de la Genèse.
La 9ème heure, c’est encore celle à laquelle Élie « gagne son duel » contre Akhab et le peuple qui se sont mis à adorer les baals. Vous vous en souvenez peut-être, c’est dans le livre des Rois, il y a une sorte de joute pour savoir quel sacrifice de taureaux sera accepté. Les incantations à Baal durent des heures et ne donnent rien. Le Dieu d’Israël agrée par contre, assez rapidement, le sacrifice préparé par Élie. C’est à la neuvième heure que cela se passe. Ce qui fait aussi dire à la tradition que les demandes prononcées à cette heure-là reçoivent de Dieu une oreille particulièrement attentive. C’est un peu l’heure de la grande générosité de Dieu envers les êtres humains.
La neuvième heure, c’est enfin celle à laquelle Jésus, sur la croix, interpelle Dieu « pourquoi m’as-tu abandonné ? » avant de rendre son dernier souffle.
Il y a donc foule, sur l’esplanade du temple de Jérusalem, chaque jour à pareille heure.
Pierre et Jean ne sont que deux passants parmi la foule. Ou plutôt, ils auraient pu n’être que deux passants parmi tant d’autres.
Mais, peut-être parce qu’ils comprennent le sens profond de l’aumône, tout se fissure. Les codes craquellent.
Ils savent que l’aumône est un acte plus relationnel qu’économique. Alors, en passant, ils prennent le temps de regarder le boiteux.
Ils ne détournent pas le regard.
Ils ne déposent pas machinalement une pièce dans le creux de la main tendue.
Littéralement, ils “regardent intensément“ le boiteux. Ils “fixent leur regard“ sur cet homme. Et ils lui demandent de les regarder en retour.
C’est la première bascule du récit : ce regard attentif. J’ai envie de dire, ce véritable regard. Il suffit d’un regard, dit-on parfois. Pierre, Jean et le boiteux en témoignent.
La seconde bascule, c’est la parole performative de Pierre. Et ça, elle n’est ma foi pas donnée à tout le monde : « De l'or ou de l'argent, je n'en ai pas ; mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, marche ! » Et, le prenant par la main droite, il le fit lever. »
Cette parole relève l’homme.
Elle le fait naître à une vie nouvelle. D’où son incroyable joie.
Une vie nouvelle qui est plus, entre guillemets, qu’une simple guérison. Parce que jusque-là, le boiteux ne pouvait pas aller dans le temple. Le temple était réservé aux hommes purs, donc aux hommes valides. Un estropié n’y avait pas sa place.
Devenu ex-estropié, ex-boiteux, ex-infirme, l’homme peut librement suivre Pierre et Jean jusque dans le temple pour y louer Dieu.
Pour lui, c’est une véritable résurrection. Physique et corporelle. Mais aussi sociale et relationnelle. Il peut être là où les autres sont.
Et c’est pour cela que « les gens se trouvèrent complètement stupéfaits et désorientés par ce qui lui était arrivé. »
Ce n’est pas tant la guérison qui les étonne, que le fait que celui qui devait rester à l’extérieur du temple y a subitement sa pleine place.
L’homme infirme n’est plus ni à la place qu’on lui connaissait, ni dans le rôle qu’on lui accordait. Ce faisant, il oblige chacun à reconsidérer le lien qui l’unit à lui.
En ce sens, c’est bien toute la société qui est mise en mouvement par les mots de Pierre.
À la guérison physique du boiteux répond la guérison spirituelle de la société appelée à réévaluer la classification des uns et des autres. À questionner la ligne de démarcation entre purs et impurs, entre l’intérieur et l’extérieur du temple.
Le temple, et j’extrapole, l’Église n’est pas composée que de celles et ceux qui vont dans les temples. Les portes, si lourdes soient-elles, ne disent plus une frontière étanche. L’Église déborde sur le parvis.
Si je caricature un peu, on pourrait dire que jusqu’à cet épisode, les êtres humains faisaient partie du décor. Des objets parmi d’autres. Un infirme qu’on pose ici ou là. C’était un système aliénant.
En posant sur chacune et chacun un regard qui dit à l’autre sa dignité, le corps de la communauté guérit de ses propres fractures.
Aujourd’hui, dans notre tradition, nous ne parlons plus de “purs“ et “d’impurs“. Mais les fractures qui peuvent blesser le corps communautaire demeurent un risque réel.
Ce n’est pas facile de tous se considérer égaux. De se regarder les uns, les unes, les autres et de se reconnaître frères et sœurs en Christ.
Ce n’est pas facile. Mais c’est essentiel.
En écho à ce récit du livre des Actes, j’aimerais terminer en citant un extrait de la Règle des Sœurs protestantes de la communauté de Reuilly. Ces mots sont à entendre comme un encouragement ; c’est un extrait du chapitre que je vous lis :
« Aie le sens d’autrui planté en toi comme un aiguillon.
Engage toutes tes ressources de volonté, de courage et d’intelligence
pour alléger le fardeau de tes frères.
Sois fidèle jusqu’à l’extrême et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi ou se réjouir une heure à ta lumière.
Devant l’incompréhension, ne ferme pas ton cœur.
Fais tout ce qui dépend de toi pour abaisser les barrières dressées par l’égoïsme ou la peur
et recherche la paix qui ne vient pas du monde.
Mets de la vivacité et de la joie dans ton service. »
Si, comme moi, vous pouvez adhérer à ces mots, alors, amen !
Lecture Luc 11 : 9à 10
Eh bien, moi je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira.
Lecture d’Actes 3 : 1 à 10
Pierre et Jean montaient au temple pour la prière de trois heures de l'après-midi. On y portait un homme qui était infirme depuis sa naissance – chaque jour on l'installait à la porte du temple dite La Belle Porte pour demander l'aumône à ceux qui pénétraient dans le temple. Quand il vit Pierre et Jean qui allaient entrer dans le temple, il les sollicita pour obtenir une aumône. Pierre alors, ainsi que Jean, le fixa et lui dit : « Regarde-nous ! » L'homme les observait, car il s'attendait à obtenir d'eux quelque chose. Pierre lui dit : « De l'or ou de l'argent, je n'en ai pas ; mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, le Nazôréen, marche ! » Et, le prenant par la main droite, il le fit lever. A l'instant même les pieds et les chevilles de l'homme s'affermirent ; d'un bond il fut debout et marchait ; il entra avec eux dans le temple, marchant, bondissant et louant Dieu. Et tout le peuple le vit marcher et louer Dieu. On le reconnaissait : c'était bien lui qui se tenait, pour mendier, à la Belle Porte du temple. Et les gens se trouvèrent complètement stupéfaits et désorientés par ce qui lui était arrivé.