Prédication du 28 juin, La vie en partage 3/3

Prière de déranger, par Serge Molla, pasteur

Connaissez-vous la prière préférée des Vaudois ? C’est la suivante, qui n’est pas récente : Prière de ne pas déranger. Elle traduit un désir personnel et communautaire, tout particulièrement en Eglise où l’on déteste être dérangé et où l’on confond si souvent ordre et paix véritable. A l’inverse, l’histoire que nous venons d’entendre exprime et souligne le défi du dérangement, en plus au milieu de la nuit. 

Mais d’abord de quelle nuit parle-t-on ? De la tranche horaire qui permet de récupérer ? de la période sombre que vivent quotidiennement celles et ceux qu’un burn out envahit, que le chagrin dévaste ? ou de la nuit dans laquelle semble plongé un monde où la violence la plus meurtrière se propage, où la soif de reconnaissance semble inextinguible, et où l’argent se pose comme l’unique valeur ?

Peu importe. Ce qui frappe d’emblée c’est le désir, et tout particulièrement celui des chrétiens, de ne pas être dérangé, de ne pas être réveillé. D’ailleurs, pourquoi y aurait-il à s’en faire quand dans notre société nous avons tout prévu, non ?

Pour pallier aux imprévus, nous avons mis en place des services d’urgences dans les hôpitaux, chez les pompiers et les gendarmes et nous disposons même d’équipes d’assistance psychologique, des hommes et des femmes prêts à tout lâcher pour répondre à tout appel de détresse. Là, le dérangement n’est pas un vain mot et, sûr, on répondra. Comme ça, je peux, vous pouvez, nous pouvons dormir tranquilles. Non ?

Nous avons donc mis au point moult procédures pour pallier à toute demande. Nous avons x spécialistes pour répondre tant à celles liées à la santé physique et psychique, qu’à celles touchant l’économie, voire même le spirituel, alors circulez ! Tapez votre souci et votre requête sur votre e-phone, faites appel à l’IA, dialoguez avec un Jésus virtuel, mais surtout, de grâce, ne nous dérangez plus.

Et pourtant, en dépit de tous ces pares-feux et de toutes ces alarmes mises en place, malgré tous les No d’urgence à composer en cas de, des femmes et des hommes voient régulièrement leur dignité bafouée, jusqu’à parfois dans leur couple, rendant si difficile leur prise de parole. C’est dire qu’il est essentiel que de femmes et des hommes prennent le risque de déranger encore. Ainsi en va-t-il p. ex des multiplicatrices qui ne s’en laissent pas conter et débusquent les apparences pour que cesse la violence de genre, notamment au cœur des familles. Et ne croyez pas que l’action de ces lanceuses d’alerte ne concerne que les femmes. Ce constat n’est que l’apparence, car toute indignité, tout irrespect à l’égard de l’humain, qu’il blesse une femme, un homme ou un enfant touche Dieu. Car lorsqu'un humain est en manque d’humanité reçue et reconnue, c’est Dieu lui-même qui est en manque. C’est Dieu pour lequel quelqu’un vient réveiller au milieu de la nuit, de la nuit de nos aveuglements ou de notre indifférence. N’est-ce pas ce que suggère cette histoire d’un ami qui dérange ? Et qui bouscule tant sur le plan perso et que communautaire.  Et l’individu comme le collectif ecclésial, répond toujours Désolé, mais, ce n’est vraiment pas le moment. Sois-en certain, je veux bien te donner un coup de main, je suis disposé à t’aider, mais, de grâce, pas main-tenant. Sois-en assuré l’Eglise va s’en occu-per, elle a ce problème à cœur, mais elle traitera ton souci une fois les réorganisations effectuées. En clair, ta/votre demande n’est pas prioritaire.

Le problème est celui qui dérange n’a que faire d’attendre. L’insistance est forte : Prête-moi trois pains. Cependant la fatigue est là et conduit à répéter : Ne m’ennuie pas. Crois-le ; dès que j’aurai récupéré, je te répondrai. Hélas, présentement, je ne puis, je suis fatigué. J’en ai marre de ttes ces sollicitations.

Et du coup quatre écueils empêchent de répondre.

En 1er lieu vient l’écueil de la fatigue physique, celle qui envahit le corps épuisé par les efforts incessants que l’on exige de lui sous prétexte qu’il est indispensable de faire ceci ou d’accomplir cela. Ne préférez-vous pas terminer votre tâche plutôt que la remettre en question ou vous interroger sur son sens et son utilité,  jusqu’à vous effondrer sur votre lit le soir venu, épuisé par les courses incessantes, jusqu’à ne plus pouvoir répondre à l’importun ?

Vient ensuite l’écueil de la fatigue psychique. Celle des espoirs déçus, des confiances trahies, des promesses non tenues. D’ail-leurs les pardonne-moi/nous qui s’expriment dans cette église à voix haute ou dans le silence en disent long sur cette fatigue qui ronge les êtres. C’est cette fatigue-là qui amène à se retrouver seul(e), sans plus personne à qui parler, à qui oser confier le poids de tous les sentiments bafoués. D’autant plus que je n’en peux plus de me voir rappeler à l’ordre, par des tu sais, tu devrais… qui ne m’aident pas à grandir, mais me culpabilisent plus encore.

Mais n'oublions pas également l’écueil de la fatigue communautaire, courante dans l’Eglise, liée à des situations récurrentes. Faible participation au culte, désengage-ment grandissant, communautés vieillissantes… Cette litanie décourageante conduit à ne plus discerner les signes de la présence de Dieu au cœur de sa création, à ne plus entendre celui qui frappe à la porte au cœur de la nuit du monde. Inutile de le nier : une fatigue communautaire envahit bien des lieux d’Eglise au point qu’on préfère y fermer les yeux, s’endormir en rêvant au passé où tout semblait plus facile, plutôt qu’affronter les défis du jour… et de la nuit.

A tout cela s’ajoute une fatigue spirituelle, la plus sérieuse, pour ne dire la plus grave. Il fait nuit et je veux dormir, je m’arrêterai sur ce point plus tard. C’est promis, demain, j’examinerai et prendrai soin de mon état intérieur. Je m’occuperai de mes convictions quand j’en aurai le temps.

Alors ne devrait-on pas renoncer à lire cette histoire de Jésus, d’autant plus qu’elle s’énonce dans un temps où fort peu d’aides s’offraient, ? Ne faut-il pas renoncer à lire cette histoire relative à un passé où aucun filet social n’était tendu ? Pas si sûr, car Jésus n’a que faire de la régulation d’une société. L’humanité seul retient son attention et, hier comme aujourd’hui, un ami peut frapper à la porte sans avertir. Autant dire que l’évangile n’a que faire des procédures déresponsabilisantes, de ces manières de déléguer qui reviennent à des façons de s’en débarrasser. Je n’ai pas à m’en préoccuper, puisque d’autres s’en occupent. L’Eglise chrétienne n’a pas à se mêler de cela puisque l’Etat le prend en charge. 

Autant dire que le moment présent est dangereux et je parlerai même de tentation. Attention à ne pas se laisser prendre par la fatigue qui conduit à rater ce temps présent où quelqu’un frappe à la porte.  Attention à ce que la foi ne s’inscrive pas dans une tradition confortable qui se confond avec les habitudes et les coutumes, au risque que l’Eglise ne devienne une société comme les autres, jusqu’à n’être plus qu’un thermomètre au lieu d'un thermostat pour reprendre une expression de Martin Luther King. C’est pourquoi je parle de tentation, car l’enjeu d’ouvrir est capital, pour ne pas passer à côté de la vie.

Ce n’est donc pas un hasard qu’il est question de pain dans cette histoire, c’est-à-dire d’un aliment de base. Si c’est à la porte de l'Eglise que qqn frappe à l’improviste, c’est que ce pain n’est peut-être pas disponible ail-leurs. Alors l’Eglise va-t-elle faire croire qu’elle le possède et ne veut le dispenser que lorsque cela l’arrange ? Va-t-elle émettre des conditions pour ouvrir la porte ? Il y a quelques décennies aux Etats-Unis, la couleur de peau servait de critère ; il fallait montrer patte blanche. 

Un jour, un Blanc tombe sur un Noir en entrant dans son église :

– Garçon, qu’est-ce que tu fais-là ? Tu sais pas que c’est une église blanche ?

– Maître, on vient de m’envoyer récurer le sol.

– Bon, c’est en ordre. Mais que j’te prenne pas en train de prier !

En d’autres lieux plus proches, baptême, existence intègre et moralité servaient hier de critères. Aujourd’hui, on fait croire qu’il y a plus de critère, qu’on est largement devenu inclusif et ouvert, et que bien des violences sont érradiquées. Je rêverais qu’il en soit ainsi. Pourtant on frappe encore à la porte de l’Eglise. Mais à l’intérieur l’on est si occupé et préoccupé par les restructurations en tout genre que l’on ne peut que répondre Désolé, repassez plus tard…

Pourtant l’Eglise vit grâce aux trois pains de la confiance, de l’espérance et de l’amour. Alors elle devrait, mieux que quiconque, comprendre le désir d’autrui de s’en nourrir. Non ?

Pain de la confiance. Bénéficier de celle de l’autre sans qu’elle s’achète. Recevoir la confiance sans qu’elle ne soit un échange. L’offrir comme un cadeau, en reconnaissance de celle que Dieu donne sans comp-ter.

Pain de l’espérance, parfois l’appellation change, mais la même faim est bien présente. Désir qu’un changement puisse advenir, attente que se reçoive quelque chose qui tient solidement l’estomac, quelque chose qui maintient l’existence debout. Pain de l’espoir donnant des forces pour affronter les caps difficiles, exprimant que les efforts ne sont pas vains et qu’il est juste de juste de s’engager.

Pain de l’amour. C’est le plus demandé, mais aussi le plus périssable, car impossible (tout comme la manne) d’en faire des réserves, d’où c’est le pain le plus nécessaire. Et en plus, c’est celui qui ne coûte rien, hormis le don de soi.

Hier comme aujourd’hui des hommes et des femmes attendent l’un ou l’autre de ces pains, notamment de la part de l’Eglise. Mais tant de déception de se retrouver devant une porte fermée guette, tant d’amertume de se voir jugés menace, tant d’incompréhension se tient à l’affût devant les justifications entendues. 

Et si je me laissais désarmer, et si l’Eglise se laissait fléchir ? Risqué, non ? Oui, certaine-mnt, car qui peut bien frapper au milieu de la nuit ? Qui sait les conséquences cela pourrait avoir ? C’est dangereux, non ?

Risqué ? - Oui, mais la vie l’est toujours. Et si c’était Dieu qui frappe, lui sait que pour avoir toujours du pain frais, il faut le partager, car à le garder, il devient sec, voire moisit.

Ouvrir la porte comme des multiplicatrices ouvrir son être, ouvrir ses yeux pour discerner la douleur qui se cache, ouvrir ses oreilles pour entendre la souffrance, ouvrir son coeur pour être sensible. Ouvrir pour partager ces trois pains essentiels à la vie. Pas besoin de se demander si c’est le bon moment, si on y a intérêt. La réponse est claire, Martin Luther King le rappelait très simple-ment, dans une formule lapidaire : It is always right to do right, c’est toujours le bon moment d’accomplir le bien. Autrement dit, c’est l’heure, ou jamais !

Amen

 

Lecture de Ésaïe 1 : 11 à 17

Que me fait la multitude de vos sacrifices, dit le SEIGNEUR ?

Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j'en suis rassasié.

Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n'en veux plus.

Quand vous venez vous présenter devant moi, qui vous demande de fouler mes parvis ?

Cessez d'apporter de vaines offrandes : la fumée, je l'ai en horreur !

Néoménie, sabbat, convocation d'assemblée… je n'en puis plus des forfaits et des fêtes. Vos néoménies et vos solennités, je les déteste, elles me sont un fardeau, je suis las de les supporter.

Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières, je n'écoute pas : vos mains sont pleines de sang.

Lavez-vous, purifiez-vous. Otez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal.

Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas l'exacteur, faites droit à l'orphelin, prenez la défense de la veuve.

 

Lecture de Luc 11 : 5 à 8

Jésus leur dit encore : « Si l'un de vous a un ami et qu'il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire : “Mon ami, prête-moi trois pains, parce qu'un de mes amis m'est arrivé de voyage et je n'ai rien à lui offrir”, et si l'autre, de l'intérieur, lui répond : “Ne m'ennuie pas ! Maintenant la porte est fermée ; mes enfants et moi nous sommes couchés ; je ne puis me lever pour te donner du pain”, je vous le déclare : même s'il ne se lève pas pour lui en donner parce qu'il est son ami, eh bien, parce que l'autre est sans vergogne, il se lèvera pour lui donner tout ce qu'il lui faut.