Prédication du 25 octobre, "Quand Dieu ne nous ressemble plus"

Quand Dieu ne nous ressemble plus, par David Freymon, pasteur

« Il faudrait prêcher avec la Bible dans une main et le journal dans l’autre ». Cette phrase célèbre est attribuée au théologien suisse Karl Barth. Sa formule exacte est discutée, mais l’idée est bien là : la foi ne se vit pas hors-sol. On ne lit pas la Bible dans un monde abstrait. On la lit au milieu de ce qui fait notre vie, de nos joies et de nos peurs, des guerres et des élections, des bouleversements de notre société, de ce que nous lisons chaque matin dans les journaux et qui nous effraie parfois.

La Bible dans une main et le journal dans l’autre.

Et puis, récemment, une autre image est apparue. En Colombie, le nouveau président Abelardo de la Espriella déclarait qu’il gouvernerait avec « une Bible dans une main et un fusil dans l’autre ». Bible et journal, Bible et fusil. Deux images, deux manières d’associer Dieu au monde. Et peut-être une question qui nous est adressée : si nous avons la Bible dans une main, qu’est-ce que nous avons dans l’autre ? Lorsque nous parlons de Dieu, lorsque nous disons agir en son nom, lorsque nous défendons des valeurs que nous pensons chrétiennes, lorsque nous affirmons : « La volonté de Dieu est ici », « Dieu condamne cela », « Dieu est de notre côté », de quel Dieu parlons-nous ? De Dieu…ou de l’image que nous nous sommes faite de lui ?

Car nos images de Dieu disent quelque chose de Dieu, bien sûr, mais elles disent aussi énormément de nous.

La Bible elle-même nous complique sérieusement la tâche, parce qu'elle ne nous donne pas une seule image de Dieu. La pasteure Line Dépraz le disait d’ailleurs très bien la semaine passée : « Dieu est décrit dans la Bible de mille et une façons, parfois contradictoires ». Dieu est créateur, roi, juge, Tout-Puissant, Dieu des armées. Mais il est aussi berger, père, comparé à une mère, celui dont les entrailles s'émeuvent. Il est amour, il est celui qui parle dans le feu et celui qui se révèle dans le silence. Et pour les chrétiens, il est encore le Fils qui s'agenouille devant ses disciples pour leur laver les pieds. Et encore l'Esprit que personne ne peut enfermer.

Alors quelle image choisir ? Faut-il seulement en choisir une ? 

Peut-être que la première réponse est justement : aucune ne suffit. Les images sont nécessaires pour parler de Dieu, mais dès que nous confondons l'image avec Dieu lui-même, l'image devient dangereuse.

Cela me fait penser, toutes proportions gardées, au célèbre tableau de René Magritte représentant une pipe, sous laquelle il a écrit : « Ceci n'est pas une pipe. » Évidemment que c'est une pipe ! Et pourtant, Magritte a raison : ce n'est pas une pipe. Essayez de prendre la pipe du tableau et de la bourrer de tabac, puis de la fumer… La pipe du tableau, c'est seulement l'image d'une pipe.

De la même manière, il faudrait inscrire sous toutes nos représentations de Dieu : ceci n'est pas Dieu, c'est une image de Dieu. Même une belle image ! Même une image biblique ! Dieu est toujours plus grand que l'image que je me fais de lui. Et peut-être que l'un des rôles essentiels de Jésus dans l'Évangile est précisément celui-là : venir déranger nos images de Dieu.

C'est exactement ce qui arrive à Jacques et Jean dans le récit de Luc.

Jésus est en route vers Jérusalem, il traverse la Samarie et envoie des messagers devant lui. Mais un village samaritain refuse de le recevoir. Jacques et Jean sont indignés. Ils demandent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? » C'est une scène extraordinaire, parce que Jacques et Jean ne pensent pas être les méchants de l'histoire. Ils pensent bien faire, ils défendent Jésus. Ils sont convaincus d'être du bon côté : on vient de rejeter leur maître. On refuse d'accueillir celui qu'ils aiment, celui qu'ils suivent, celui qu'ils reconnaissent comme envoyé de Dieu. Alors il faut réagir. Et leur réaction est même… biblique. Car ils connaissent probablement l'histoire du prophète Élie : Élie, le grand prophète, celui qui a fait descendre le feu du ciel.

Autrement dit, Jacques et Jean pourraient presque dire : « Seigneur, nous avons une référence biblique ! » Ils ont la Bible dans une main… et le feu dans l'autre. Et voilà précisément le piège : on peut avoir un verset biblique à la bouche et se tromper sur Dieu. On peut défendre une cause religieuse et trahir l'Évangile. On peut vouloir protéger Dieu et faire exactement le contraire de ce que Dieu désire. On peut même vouloir défendre Jésus contre ses ennemis… et se retrouver repris par Jésus lui-même.

Car Jésus se retourne vers Jacques et Jean et les réprimande. Il ne leur dit pas : « Vous avez raison sur le fond, mais votre méthode est un peu excessive. » Non : il refuse leur logique. Et ensuite ? C'est presque déconcertant de simplicité : ils vont dans un autre village. Pas de feu, pas de vengeance, pas de punition spectaculaire, ni même une grande démonstration de puissance. Le village ne veut pas de Jésus ? Jésus poursuit sa route. 

Quelle étrange puissance que celle d'un Dieu qui accepte qu'on puisse lui dire non.

Et c'est ici que le récit d'Élie que nous avons entendu en première lecture devient magnifique. Élie arrive à l'Horeb. Il connaît le Dieu du feu. Il vient justement de vivre au mont Carmel cette immense confrontation où le feu de Dieu est descendu du ciel. Mais maintenant, Dieu va déplacer Élie lui-même. Il y a un vent violent, mais le Seigneur n'est pas dans le vent. Il y a un tremblement de terre, mais le Seigneur n'est pas dans le tremblement de terre. Il y a un feu, mais le Seigneur n'est pas dans le feu. Et après le feu vient ce que nos traductions rendent de différentes manières : 

קَوْل דְּמָמָה דַקָּה qōl demāmāh daqqāh - un murmure doux et léger, le bruissement d’un souffle ténu. Presque un silence…

Élie connaissait le Dieu du feu, il doit maintenant découvrir Dieu autrement.

Jacques et Jean connaissent le Dieu d'Élie. Ils veulent donc le feu. Et Jésus leur dit : vous connaissez l'histoire de Dieu… mais avez-vous reconnu son visage ?

Car pour la foi chrétienne, la question décisive n'est finalement pas : quelle image de Dieu est la plus impressionnante ? La question est : à quoi Dieu ressemble-t-il lorsque Jésus nous le montre ? Et là, quelque chose bascule. Jésus nous parle d'un père qui court vers son fils perdu. Il touche ceux que les autres ne veulent pas toucher. Il mange avec ceux dont la réputation est mauvaise. Il accueille les enfants. Il dialogue avec des femmes que les conventions auraient voulu tenir à distance. Il traverse les frontières. Il lave les pieds de ses disciples. Et lorsqu'on vient l'arrêter, il ne demande pas à ses disciples de faire descendre le feu du ciel. Et finalement, sur la croix, Dieu ne nous apparaît pas comme celui qui fait souffrir ses ennemis. Il apparaît comme celui qui subit leur violence sans devenir semblable à leur violence.

Voilà peut-être l'image la plus déconcertante de Dieu, où la foi chrétienne ose dire : regardez cet homme. Regardez ce crucifié : ici aussi, ici surtout, Dieu se donne à connaître. Voilà qui bouleverse nos représentations de la puissance. La puissance de Dieu n'est plus simplement la capacité de contraindre. Elle devient puissance d'aimer sans contraindre. Puissance du service. Puissance du pardon. Puissance dans la fidélité à l’amour

Alors la question de départ revient vers nous. Car il serait très facile d'écouter cette prédication en pensant à ceux qui, quelque part dans le monde, mettent une Bible dans une main et un fusil dans l'autre, et de nous dire : « Voilà le problème. Ce sont ces gens-là. »

Mais Jacques et Jean sont des disciples, ils sont proches de Jésus, ils l'aiment, ils marchent avec lui. Et pourtant, leur image de Dieu doit être convertie.

Alors la question n’est pas seulement : quelle image les autres se font-ils de Dieu ? Mais bien : quel Dieu est-ce que je porte en moi ?

Le Dieu que j'imagine me ressemble-t-il ? Est-ce qu'il déteste les gens que je n'aime pas ? Est-ce qu'il condamne ceux que je condamne ? Est-ce qu'il partage toujours mes indignations, mes valeurs, mes combats, mes opinions ? Est-ce qu'il bénit systématiquement mon camp ?

Si mon Dieu pense toujours exactement comme moi, il faut commencer à s'inquiéter, car le Dieu vivant a cette étrange habitude, dans toute la Bible, de déplacer ceux qui pensent l'avoir compris. Il déplace Abraham, Moïse, Elie, Jonas, Pierre, et ici, Jacques et Jean.

Alors, croire, ce n'est pas seulement apprendre progressivement qui est Dieu, c'est aussi accepter que Dieu désapprenne en nous certaines images de lui. Et cela a des conséquences très concrètes, car nos images de Dieu façonnent notre manière de vivre avec les autres.

Si je crois profondément que Dieu fonctionne d'abord par exclusion, je finirai probablement par exclure. Si mon Dieu a constamment besoin d'ennemis, j'aurai besoin d'ennemis moi aussi. Si je crois que Dieu humilie ceux qui se trompent, je trouverai normal de les humilier. Si je crois que Dieu écrase ceux qui lui résistent, je pourrai finir par justifier que nous les écrasions nous aussi. Mais si je découvre en Jésus un Dieu qui rencontre, qui relève, qui écoute, qui traverse les frontières, qui renonce à faire descendre le feu sur ceux qui le refusent, alors cette image-là transformera également ma manière d'habiter le monde.

Cela ne signifie pas que tout se vaut : Jésus sait aussi s'opposer, dénoncer et même se mettre en colère ! Jésus sait dire non.  L'amour évangélique n'est pas l'indifférence. Mais Jésus refuse que la violence contre l'autre devienne le moyen de défendre Dieu, parce que Dieu n'a pas besoin que nous détruisions ses ennemis pour le protéger.

Alors oui : gardons peut-être la Bible dans une main et le journal dans l'autre. Regardons notre monde, ses conflits, ses peurs, ses colères, ses fractures, ses discours politiques et religieux. Mais avant de demander : « Où est Dieu dans tout cela ? » demandons-nous : « Quel Dieu sommes-nous en train d'y projeter ? » Et lorsque nous sommes tentés de mettre autre chose dans notre deuxième main - une arme, réelle ou symbolique, notre colère, notre certitude, notre volonté d'avoir raison, notre besoin de désigner les bons et les méchants - souvenons-nous de Jacques et de Jean : « Seigneur, veux-tu que nous fassions descendre le feu ? »

Et Jésus les reprend. Puis il continue son chemin.

C’est cela, suivre le Christ : laisser Jésus nous enlever peu à peu le feu des mains. Laisser tomber certaines images de Dieu auxquelles nous tenions, et découvrir, derrière elles, un Dieu que nous n'aurions pas inventé nous-mêmes. Un Dieu qui ne correspond pas toujours à nos attentes. Un Dieu qui ne nous ressemble pas toujours. Et c’est là, au-delà de nos images, que Dieu se laisse rencontrer.

Amen.

 

I Rois 19, 9-13 

Elie entra dans une caverne et y passa la nuit. Et voici que la parole du Seigneur lui fut adressée. Il lui dit : « Que fais-tu là, Élie ? » Il répondit : « J’éprouve une ardeur jalouse pour toi, Seigneur, Dieu de l’univers. Les fils d’Israël ont abandonné ton Alliance, renversé tes autels, et tué tes prophètes par l’épée ; moi, je suis le seul à être resté et ils cherchent à prendre ma vie. »

Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Alors il entendit une voix qui disait : « Que fais-tu là, Élie ? »

Luc 9, 51-56

Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Il envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » Mais Jésus, se retournant, les réprimanda. Puis ils partirent pour un autre village.