Prédication du 24 mai, "Pentecôte ou la langue de la fragilité"

 

 

 

Pentecôte ou la langue de la fragilité, par Line Dépraz, pasteure

 

Ainsi commence l’histoire de Babel. Il était une fois où « La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. » 

 

Franchement, c’est le rêve !

Quand on pense aujourd’hui à la difficulté de se comprendre entre individus, entre peuples ; entre cultures, entre dirigeants ; une seule langue pour tous, ça sent le paradis. Ça fleure la solution si ce n’est à tous les problèmes, en tout cas à beaucoup d’entre eux. Imaginez, le nombre de malentendus en moins, c’est trop génial !

 

Du coup, la question qui fâche, c’est : quelle mouche a donc piqué Dieu ? Quel besoin a-t-il eu de descendre et de brouiller les langues des humains afin, je cite, « qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres ! »

C’est absurde.

 

Sauf.

Sauf que cette affirmation « La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. » est absurde. Elle n’a aucun sens. Puisqu’on vient d’apprendre, quelques versets auparavant, qu’après le déluge, les descendants de Noé, Sem, Cham et Japhet, avaient eux-mêmes une myriade de descendants qui étaient répartis sur un large territoire en fonction de leurs cultures, de leurs nations et de leurs langues, le tout au pluriel (cultures, nations, langues, au pluriel). Donc, une seule langue, ça ne tient pas la route.

 

Sauf, une fois encore.

Sauf, si l’épisode de Babel permet à Dieu de réagir non pas à une réalité historique précise, mais qu’il lui sert à nous mettre en garde au sujet d’une vérité qui traverse les âges : pour s’entendre et s’écouter (comme pour éprouver des malentendus), il faut être deux, au moins.

 

Donc, en descendant et en brouillant les langues, Dieu veut confronter les humains à l’altérité. L’altérité qui est la condition, et même l’origine, de toute vie. On ne choisit pas de naître. Chaque individu naît de l’union de deux autres personnes.

 

Babel, dans son utopie sans altérité, dit le choix du « un » qui dans l’histoire est toujours un cauchemar. Toute société obnubilée par sa seule unité finit par revendiquer l’unicité : unicité de langue, unicité de culture, unicité de pensée. Les slogans sont révélateurs, par exemple : « un peuple, une langue, une nation ».

 

Certains gestes aussi sont révélateurs. Pensez aux islamistes, et je dis bien islamistes et pas musulmans. Pensez aux islamistes qui dans les rues manifestent en agitant haut et fort un seul index ; signe d’une unité qui se vit au détriment des autres, légitimant dès lors les pires violences.

 

Babel, c’est le mauvais choix du « un », et j’en termine avec le rappel de cette petite évidence :  Babel, c’est la même étymologie que blablala… J’ose donc affirmer qu’à Babel, on cause, mais probablement ne se parle-t-on pas les uns aux autres.

 

À Jérusalem, le jour de la Pentecôte, on se retrouve au cœur d’une expérience qui elle aussi souligne la nécessité de la diversité. Et le fait que l’altérité nous fait vivre.

 

« Les apôtres se trouvaient réunis tous ensemble… leur apparurent comme des langues de feu… il s'en posa sur chacun d'eux… ils se mirent à parler d'autres langues. »

 

C’est la première chose qui caractérise les disciples devenus apôtres : ils se mettent à parler d’autres langues. C’est assez dingue que leur mission commence ainsi.

 

Ça dit en tout cas que, dès le début, ils doivent se confronter à l’extérieur. En commençant tout bêtement par sortir de la maison dans laquelle ils sont entre eux pour aller à la rencontre d’inconnus, d’étrangers.

 

Il en faut du courage. Pas facile d’aborder un inconnu. Qui plus est dans une langue étrangère, même si les apôtres, grâce à l’Esprit, ont zappé la case “apprentissage de la langue étrangère“. Quoi qu’il en soit, la démarche demande courage et humilité.

Sortir de soi.

Sortir de l’entre-soi.

 

Et puis, vous vous en souvenez sans doute, même si on ne l’a pas relu, il est précisé juste après que chaque personne, dans la foule, entend les apôtres dans sa langue maternelle. C’est très fort.

 

Parce que notre langue maternelle, elle nous a bercés alors que nous étions encore dans le ventre de notre mère.

Elle nous reste jusqu’à la toute fin de notre vie. C’est avec elle que tant de personnes appellent leur maman peu avant de mourir.

Entre deux, elle nous revient dans tous les moments douloureux de l’existence ; quand on a mal, on dit « aïe » dans sa langue maternelle, sauf les supers espions dans les films.

 

Que Dieu veuille s’adresser au plus grand nombre, tout en étant compris par chacun dans sa langue maternelle, en dit long sur l’attention qu’il nous porte à chacune, chacun. Un peu comme si, à chaque fois, nous étions les seuls à compter pour lui. Sachant bien sûr que “l’humanité entière“ se cache derrière “les seuls“.

 

C’est une leçon que les Églises doivent méditer. Elles qui essaient de parler au plus grand nombre mais ne sont comprises que par une petite minorité.

 

Sur cette thématique des langages et des difficultés à se comprendre, j’ai découvert la pensée de Leïla Slimani. C’est une écrivaine et journaliste franco-marocaine qui vient de publier un petit ouvrage : « Assaut contre la frontière ».

 

Un des points de départ de son questionnement, c’est le fait qu’elle a grandi naturellement entre deux cultures et deux langues, le français et l’arabe, mais que lorsqu’elle a quitté le Maroc pour la France, elle a peu à peu eu l’impression de perdre tout à la fois l’une de ses langues et l’une de ses origines.

 

Il fait le double constat suivant : « Il a fallu que je m’installe à Paris, à l’âge de 18 ans, pour comprendre que j’étais une Arabe. En débarquant dans ce pays, “mon“ pays, je croyais être la même et je découvrais que j’étais l’Autre. »

 

« J’ai quitté mon pays, mais le pire ce n’était pas de partir, c’était de revenir à Ithaque et de me rendre compte que je devenais à chaque fois un peu plus une étrangère à ma terre natale. »

 

Cette expérience lui fait dire ensuite : « Apprendre une langue, c’est accepter de ne pas régner sur le monde et s’offrir la possibilité de se tromper, de dire une chose bête ou drôle, de rougir et de rencontrer l’autre.

Dans une langue étrangère, quelque chose de nous se dé-fait, le ton, la vitesse, l’assurance ; on devient vulnérable.

Dans cette fragilité du dire, on fait l’expérience même de la condition humaine : parler malgré l’obstacle, prendre encore et encore le risque de ne pas être compris. »

 

« Plus que jamais, nous avons besoin d’une langue de la fragilité, du doute, une langue de la nuance où les mots ne tombent pas sous le sens mais l’interrogent, où ils révèlent leur polysémie, leur profondeur historique, leur pouvoir de vérité. »

 

Ces mots sont pour moi un magnifique écho au récit de la Pentecôte où les langues maternelles des unes et des autres sont appelées à se mêler, s’apprivoiser, à être balbutiées.

 

Je le rappelais au début, pour s’entendre, il faut être deux, au minimum. Pentecôte nous le rappelle.

 

Tout comme cette fête nous redit le courage, l’humilité, la confiance nécessaires pour engager la conversation, pour nouer des liens, avec des inconnus, des étrangers, au risque de ne se comprendre qu’à moitié.

 

Vivre l’expérience de Pentecôte engage à une forme de dessaisissement, de lâcher-prise. Une mise en retrait de soi pour faire place en soi à un Autre que soi.

 

J’ai la ferme conviction que c’est en osant ce retrait, ce repli, qui n’a rien d’identitaire, que nous entendrons et apprendrons le langage de Dieu qui saura toucher les autres au coeur.

 

 

Lecture Genèse 11 : 1à 9

La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. Or en se déplaçant vers l'orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent. Ils se dirent l'un à l'autre : « Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four. » Les briques leur servirent de pierre et le bitume leur servit de mortier. « Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. »

Le SEIGNEUR descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d'Adam. « Eh, dit le SEIGNEUR, ils ne sont tous qu'un peuple et qu'une langue et c'est là leur première œuvre ! Maintenant, rien de ce qu'ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible ! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres ! » De là, le SEIGNEUR les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel car c'est là que le SEIGNEUR brouilla la langue de toute la terre, et c'est de là que le SEIGNEUR dispersa les hommes sur toute la surface de la terre.

 

 

Lecture d’Actes 2 : 1 à 4

Quand le jour de la Pentecôte arriva, les apôtres se trouvaient réunis tous ensemble. Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent : la maison où ils se tenaient en fut toute remplie ; alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux. Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.