Jésus dépasse les bornes, par Line Dépraz, pasteure
Décidément, dans ce récit, Jésus dépasse toutes les bornes.
Géographiques, rituelles comportementales, Jésus dépasse ou se voit contraint de dépasser les bornes. J’ajoute cette nuance (« se voit contraint »), car il n’avait sans doute pas imaginé le déplacement intérieur qui allait s’opérer en lui lorsqu’il s’est mis en route, avec les siens, pour prendre de la distance et du repos. Ce déplacement intérieur, malgré lui, je le réserve pour la fin de la prédication.
Parce que c’est bien de commencer par le début, et tout commence par un simple déplacement géographique : « Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. » C’est une région située au nord-ouest de la Galilée. En dehors de son périmètre habituel d’action.
Alors, pourquoi ce déplacement de Jésus dans cet endroit hors cadre ?
Parce qu’il vient de vivre quelques grandes controverses avec les pharisiens et les scribes de Jérusalem sur la tradition, respectivement sur la transgression de la tradition par les disciples. Auxquels on reproche, par exemple, de ne pas se laver systématiquement les mains avant le repas.
Les controverses dont Jésus s’extirpe touchent aussi la question de la pureté et de l’impureté avec cette affirmation de Jésus, inaudible à l’époque : la pureté vient de l’intérieur de l’homme et non pas de rites extérieurs comme se laver les mains.
Ce discours, il est inaudible pour la majorité, parce que, selon la ritualité de l’époque, le pur se distingue de l’impur précisément par des prescriptions rituelles qui distinguent les actes que l’on peut faire de ceux que l’on ne peut pas faire.
Or, Jésus affirme que la pureté n’est pas extérieure à soi. C’est dire qu’elle n’est pas ou n’est pas exclusivement dans nos actes. Ce qui a pour conséquence directe qu’il n’y a plus moyen d’avoir d’un côté les purs et de l’autre les impurs avec une ligne de démarcation quasi évidente entre les deux groupes.
Si c’est en nous que se joue la distinction entre pur et impur, cela signifie probablement que nous avons tous, en nous, un peu de pur et un peu d’impur. Une parole révolutionnaire, pour ne pas dire réformatrice.
Ces controverses peuvent nous sembler d’un autre monde, mais pour Jésus, elles ne sont pas des peccadilles. Elles ont fatigué Jésus. Peut-être commence-t-il aussi à avoir peur pour sa vie à cause de la virulence des attaques. Alors décide-t-il de se retirer pour se reposer et, sans doute, se réaligner avec ses valeurs les plus profondes.
N’oublions pas ce que coûte le fait de remettre en question sa tradition, de vouloir la faire évoluer, sans pour autant la renier. L’effort est énorme.
Jésus donc se retire vers Tyr et Sidon. Au nord-ouest. Hors des frontières d’Israël. Là où Élie avait été accueilli et sauvé par une veuve. Là où il avait ressuscité le fils de cette veuve. Géographiquement, Sarepta, c’est juste entre Tyr et Sidon. Il y a là sans doute un clin d’œil à l’histoire d’Élie. Une femme sauve un prophète. Le prophète, ensuite, sauve l’enfant de la femme.
Mais symboliquement, ces lieux représentent l’au-delà de la frontière. Là où vit le monde païen. Donc un autre système de pensée, un autre système de croyance.
Et c’est intéressant de noter que le verbe grec utilisé pour dire que Jésus se retire, est le même que celui utilisé plus tôt dans l’évangile quand Jospeh fuit en Égypte avec Marie pour sauver l’enfant nouveau-né.
Il y avait alors quelque-chose de l’ordre du salut immédiat. Sauver l’enfant nouveau-né de la mort promise par Hérode. On verra tout à l’heure comment le salut apparaît ici aussi. Et je spoile la fin, c’est à nouveau Jésus qui sera sauvé. Pas seulement la fille de la Cananéenne.
Jésus s’aventure au-delà des frontières. Il doit s’attendre à une confrontation avec ces autres manières de penser et de croire.
Mais sans doute n’a-t-il pas anticipé qu’une femme viendrait le déranger dans la maison où il se tenait.
Elle est courageuse cette femme. Que ne ferait-on pas pour son enfant ? Mais elle est courageuse parce qu’elle aussi dépasse toutes les bornes avec ténacité et humilité.
Elle prend sur elle de s’adresser à Jésus et de lui résister. Deux attitudes interdites à la femme étrangère qu’elle est.
Dans un premier temps, Jésus ne réagit pas.
Il ne répond rien.
C’est l’indifférence la plus totale.
Il ne fait aucun cas de cette femme qui semble être encore dans son dos.
Pour lui, elle est invisible.
Elle n’existe pas.
Cette attitude de Jésus tranche singulièrement avec l’image habituelle que nous en avons.
Un Jésus attentionné. Attentif. À l’écoute.
Cette indifférence de Jésus, je ne vous le cache pas, elle a mis les commentateurs très mal à l’aise. À tel point que certains vont jusqu’à dire que Jésus a voulu tester la femme. Mesurer sa foi.
Voir jusqu’où elle pouvait aller.
Savoir si elle méritait l’attention de Jésus ou pas.
Mais cela non plus ne lui ressemble pas.
Avec d’autres commentateurs, je crois que Jésus a sciemment ignoré cette femme.
Qu’il ne lui a volontairement rien répondu jusqu’à ce que ses disciples, une fois encore, ce n’est pas la seule dans les évangiles, s’en prennent à lui en lui disant qu’ils n’en peuvent plus de tout ce vacarme. Elle leur casse les oreilles.
Pourquoi Jésus a-t-il commencé par ignorer cette femme, cette Cananéenne ?
Je crois que c’est parce qu’il n’était pas encore prêt à aller au bout de sa mission.
« Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » dit-il.
À ce moment-là de sa vie, c’est encore ainsi que Jésus comprend sa mission. Dans la droite ligne de ce qu’il avait dit à ses disciples quand il les avait envoyés deux par deux ; c’est quelques chapitres avant celui que nous avons relu : « Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. »
Jésus est ici coincé dans une compréhension dogmatique de sa mission.
Pour les pharisiens, il y a les purs et les impurs.
Pour Jésus, il y a ceux auxquels sa mission s’adresse et les autres.
L’insistance de cette femme énerve les disciples.
Elle finit par émouvoir Jésus qui change d’avis, qui change de posture.
Il la regarde et lui dit : « Femme, ta foi est grande ! Qu'il t'arrive comme tu le veux ! »
Cette ouverture-là, c’est le premier pas d’un long chemin qui permet à la toute fin de ce même évangile de lire ces paroles du ressuscité : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. »
Cette femme, étrangère, a révélé à Jésus le sens ultime de son évangile : une bonne nouvelle pour toutes et tous. Et elle lui a donné l’occasion de l’incarner.
Nous pouvons lui en être reconnaissants.
Et en pensant à elle, je pense à toutes les Multiplicatrices dont les portraits illuminent les murs de la cathédrale.
Ces femmes issues de la migration qui, chez nous, posent des gestes de salut pour leurs consoeurs.
Le monde n’est pas toujours beau à voir.
Mais hier comme aujourd’hui des hommes et des femmes l’humanisent. C’est une source de joie !
Lecture 1 Rois 17 : 8à 15
La parole du SEIGNEUR lui fut adressée à Élie : « Lève-toi, va à Sarepta qui appartient à Sidon, tu y habiteras ; j'ai ordonné là-bas à une femme, à une veuve, de te ravitailler. » Il se leva, partit pour Sarepta et parvint à l'entrée de la ville. Il y avait là une femme, une veuve, qui ramassait du bois. Il l'appela et dit : « Va me chercher, je t'en prie, un peu d'eau dans la cruche pour que je boive ! » Elle alla en chercher. Il l'appela et dit : « Va me chercher, je t'en prie, un morceau de pain dans ta main ! » Elle répondit : « Par la vie du SEIGNEUR, ton Dieu ! Je n'ai rien de prêt, j'ai tout juste une poignée de farine dans la cruche et un petit peu d'huile dans la jarre ; quand j'aurai ramassé quelques morceaux de bois, je rentrerai et je préparerai ces aliments pour moi et pour mon fils ; nous les mangerons et puis nous mourrons. » Elie lui dit : « Ne crains pas ! Rentre et fais ce que tu as dit ; seulement, avec ce que tu as, fais-moi d'abord une petite galette et tu me l'apporteras ; tu en feras ensuite pour toi et pour ton fils. Car ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël :
Cruche de farine ne se videra, jarre d'huile ne désemplira jusqu'au jour où le SEIGNEUR donnera la pluie à la surface du sol. »
Elle s'en alla et fit comme Elie avait dit ; elle mangea, elle, lui et sa famille pendant des jours.
Lecture de Matthieu 15 : 21 à 28
Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Et voici qu'une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s'approchant, lui firent cette demande : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris. » Jésus répondit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Mais la femme vint se prosterner devant lui : « Seigneur, dit-elle, viens à mon secours ! » Il répondit : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » – « C'est vrai, Seigneur ! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Alors Jésus lui répondit : « Femme, ta foi est grande ! Qu'il t'arrive comme tu le veux ! » Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.