Prédication du 1er août, "Esprit de corps"

Esprit de corps, par Line Dépraz, pasteure

 

Murat Yakin s’est-il fendu de quelques lectures bibliques pour préparer la Nati lors du Mondial ?

J’avoue que je ne sais pas.

J’avoue aussi, pour avoir lu plusieurs interviews de lui, que j’en doute.

Mais il aurait pu…

 

Il aurait pu. Parce que, dans les lignes que nous avons réentendues, sont rappelés tous les éléments d’une stratégie redoutablement efficace, pour faire d’un groupe divisé ou miné par quelques fortes individualités, une équipe unie et gagnante.

 

La situation de Paul n’a évidemment rien à voir avec le sport. Par contre, les remèdes qu’il propose sont 100% compatibles avec la Nati, avec les Bleus je le dis au cas où quelques Français nous auraient rejoints ce matin. Comme avec n’importe quel groupe constitué : nos communautés ecclésiales, nos familles, nos équipes professionnelles.

 

Avant d’en venir aux remèdes, 2 mots sur la situation initiale du récit biblique.

 

Vous le savez peut-être, au premier siècle, Corinthe est une grande ville, multiculturelle, prospère, en plein développement, connue pour ses mœurs légères voire scandaleuses. Dans cette ville, ça vit, ça bouge, ça grouille de partout. On dirait aujourd’hui que c’est « the place to be ». Un lieu réputé et recherché.

 

Mais ce qui se passe dans la communauté naissante des premiers chrétiens est catastrophique. Ses membres avaient tout pour bien faire. N’empêche que la communauté est rongée par des dissensions internes. En six mots : querelles de coqs, rivalité de clochers.

 

Ce que Paul constate, au-delà des egos qui se confrontent et des groupuscules qui s’affrontent, c’est un climat de mépris grandissant. Dans ce qui précède, il vient de dénoncer plusieurs situations où personne ne prête attention aux autres. Chacun est centré sur ses propres besoins, sur ses seuls désirs.

 

L’image du corps lui permet de rendre compte de ses observations et d’attirer l’attention de son public avec un langage que tout le monde comprend.

 

C’est tellement facile de penser que certaines parties du corps sont plus nobles que d’autres.

C’est si humain d’imaginer que certains sont plus importants que d’autres.

Mais c’est faux.

 

Une société n’est rien sans médecins, sans chercheuses, sans enseignants, sans électriciennes et j’en passe. Elle n’est rien non plus sans femmes de ménage, sans éboueurs, sans caissière, sans bénévoles de toutes sortes. On en sait quelque chose dans les Églises.

 

Souvenez-vous de cet extrait de la Règle des diaconesses protestantes de Reuilly que je vous lis parfois : « Si nous devions choisir notre place dans le Corps du Christ, ne désirons nullement être l’œil ou la main, ni même l’oreille… Désirons d’être les jointures, les lieux cachés où s’articulent toutes les parties, afin que nous prenions part à sa paix. »

 

Être des jointures, ou pour le dire dans un registre un peu différent, valoriser tous ces métiers, toutes ces occupations, tous ces engagements dont on peine à prendre la juste mesure, qui passent sous de nombreux radars et qui, pourtant, changent tout. Qui participent à la paix, et parfois même, permettent la vie.

 

Souvenez-vous, il y a quelques années : des jeunes qui allaient faire les courses des aînés ; le personnel soignant applaudi tous les soirs ; des musiciens offrant des concerts virtuels ou sur les trottoirs au milieu des quartiers. Autant de porteurs de vie.

 

Il devrait en être dans nos sociétés comme avec Dieu : nul n’est jamais trop petit ; nul n’est jamais quantité négligeable. Chacun a sa place. Et ce n’est pas parce que l’on est en vue que l’on vaut plus que les invisibles ou que ceux que l’on voudrait invisibiliser.

 

Une manière efficace pour reconnaître à chacun sa place, c’est, selon Paul, d’opposer au mépris, la considération.

 

Et là, je ne peux pas m’empêcher de vous faire la petite histoire de ce mot.

 

Considération, du verbe latin considerare.

Le préfixe cum/con : avec, ensemble et le radical sidus/sideris : l’astre, l’étoile.

 

Originellement, considerare signifie « observer les étoiles ensemble ».

Ça veut dire que chaque membre d’un groupe, d’un club, d’une communauté, d’une nation, lève les yeux au ciel, vers plus grand que soi, pour contempler, étudier et réfléchir ensemble.

 

Voilà ce à quoi ouvre la considération. On est tout proches de ce que l’on disait il y a 15 jours. Quand il y a des dissensions et qu’il y a besoin de réconciliation, émerge la nécessité de placer les uns et les autres face à un tiers qui les dépasse et dont ils peuvent reconnaître l’autorité, la grandeur ou la splendeur si je pense aux astres.

 

Accepter que nul n’est jamais trop petit.

Regarder plus loin que soi et réfléchir ensemble à ce qui est bon pour le plus grand nombre.

 

Voilà qui nous conduit, on y arrive quand même, voilà qui nous conduit à « l’esprit de corps ». Et à ce qui se cache derrière cette expression.

 

L’esprit de corps peut se décliner selon plusieurs perspectives. Je ne m’étale pas sur la perspective militaire.

 

Si je l’exprime avec les mots de Jésus, ça donne ceci, on l’a entendu tout à l’heure : « chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait !” »

 

Avec les mots de Paul, « Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est glorifié, tous les membres partagent sa joie ».

 

Avec les mots des rédacteurs du préambule de la constitution fédérale, amendé sauf erreur en 1999 :

 

« Au nom de Dieu Tout-Puissant !

Le peuple et les cantons suisses,

conscients de leur responsabilité envers la Création,

résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde,

déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité,

conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures,

sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres,

arrêtent la Constitution que voici… et moi je m’arrête là.

 

C’est frappant de constater combien ceux qui ont rédigé ce préambule étaient, consciemment ou pas, dans la droite ligne de l’impératif chrétien de la considération.

 

Si des politiciennes ou politiciens reviennent sur ce préambule dans leur discours ce soir, j’espère qu’ils le relèveront.

 

Ces rédacteurs de notre texte suprême, Jésus, Paul, et peut-être même Yakin pour une part, ont ceci en commun qu’ils croient que ce qui compte fondamentalement, ce ne sont pas les coups d’éclats individuels, mais le jeu d’équipe et l’assurance que personne ne reste sur la touche.

 

Voilà ce que je laisse à votre réflexion aujourd’hui.

 

Lecture de Matthieu 25 : 37 à 40

“Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ? Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ?”

Le roi leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait !”

 

Lecture de 1 Corinthiens 12, extraits

Prenons une comparaison : le corps est un, et pourtant il a plusieurs membres ; mais tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps : il en est de même du Christ.

Nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit.

Le corps, en effet, ne se compose pas d'un seul membre, mais de plusieurs. Si le pied disait : « Comme je ne suis pas une main, je ne fais pas partie du corps », cesserait-il, pour autant, d'appartenir au corps ? Si l'oreille disait : « Comme je ne suis pas un œil, je ne fais pas partie du corps », cesserait-elle pour autant d'appartenir au corps ? Si le corps entier était œil, où serait l'ouïe ? Si tout était oreille, où serait l'odorat ?

Mais Dieu a disposé dans le corps chacun des membres, selon sa volonté. L'œil ne peut pas dire à la main : « Je n'ai pas besoin de toi », ni la tête dire aux pieds : « Je n'ai pas besoin de vous. »

Bien plus, même les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont nécessaires, et ceux que nous tenons pour les moins honorables, c'est à eux que nous faisons le plus d'honneur. Moins ils sont décents, plus décemment nous les traitons : ceux qui sont décents n'ont pas besoin de ces égards.

Mais Dieu a composé le corps en donnant plus d'honneur à ce qui en manque, afin qu'il n'y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient un commun souci les uns des autres.

Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est glorifié, tous les membres partagent sa joie.