il a tué la haine !, par Line Dépraz, pasteure
« Il a détruit le mur de séparation : la haine ! » Et nous passons notre temps à ériger des murs.
Il y aurait aujourd’hui quelque 75 murs dans le monde. Contre moins de 10 en 1989, lorsque celui de Berlin est tombé… J’y étais. J’en ai ramené quelques bouts à la maison.
75 murs donc, pour une longueur estimée à 40'000 kilomètres. C’est la circonférence de la Terre.
« Il a détruit le mur de séparation : la haine ! » Et nous continuons à ériger des murs. Au prétexte de nous protéger. De l’immigration clandestine, de la contrebande d’armes, des drogues, du terrorisme ou autres fléaux réels ou fantasmés.
Ces murs sont-ils efficaces ?
Les observations menées permettent d’en douter. Mais indépendamment de leur efficacité ou non, il m’importe de redire aujourd’hui qu’aucun mur n’a jamais assuré la paix.
Construits pour se protéger, ils empêchent la rencontre avec l’autre, sa découverte, son apprivoisement, son interpellation, les coups de cœur comme les coups de gueule.
Aucune paix durable ne saurait être construite sans cela. Sans cette ouverture première à l’autre. Cette confrontation qui nous place, les uns, les unes, les autres en vis-à-vis.
Des vis-à-vis qui, à défaut d’être d’accord sur tout, savent aborder les désaccords.
Cela étant dit, au-delà de ses formules choc, les propos de Paul souvent nous résistent. Ils sont complexes, ardus.
Ils ont quelque chose de l’ordre de ces fils de fer barbelés qui parfois longent les murs de nos frontières. Ses propos viennent agripper, écorcher, déchirer les fils des histoires que nous nous racontons, y compris celle de notre relation au Christ ou à Dieu. Le court extrait de sa lettre aux Éphésiens que nous avons réentendu en est un exemple. J’ai connu des langages plus fluides et plus faciles.
De quoi Paul parle-t-il fondamentalement dans ce passage ?
Il parle de réconciliation.
Réconciliation par le Christ. Réconciliation dans le Christ.
« Vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches ;
de ce qui était divisé, il a fait une unité ;
à partir du Juif et du païen, il a créé en lui un seul homme nouveau ;
il a annoncé la paix à ceux qui étaient loin et à ceux qui étaient proches ;
grâce à lui, les uns et les autres ont accès au Père dans un seul Esprit … »
Ces mots, qui veulent rapprocher les humains entre eux, datent d’une époque, la fin du 1er siècle, où la question du rôle fondamental de la nouvelle communauté des convertis se pose avec acuité.
Cette nouvelle communauté des suiveurs du Christ doit-elle remplacer les communautés pré-existantes ? Et donc les exclure, les annihiler ?
La réponse, vous l’avez entendue, est clairement non.
Le christianisme naissant ne remplace ni le judaïsme ni le paganisme. Il a pour vocation de les réconcilier.
De les réconcilier devant Dieu, ce tiers, qui oblige les uns et les autres à se décentrer, à faire un pas de côté. Pour se découvrir autrement. Pour apprendre ou réapprendre qu’aucune identité ne se donne dans l’autocentrement. Notre nombril ne dit pas qui nous sommes.
Être ailleurs qu’en soi. Se découvrir à travers l’autre, voilà ce qui permet de définir l’identité de chacune, de chacun, devant Dieu.
Cette impulsion de Paul reste d’actualité. Du moins, devrait-elle le rester.
Partout où il s’agit de réconcilier des peuples, des communautés, des groupes de personnes avec des histoires, des cultures, des religions différentes, il s’agit de les placer devant un tiers qui les dépasse et dont ils peuvent reconnaître l’autorité. Pour se décentrer et se redécouvrir autrement.
Dans ce sens, celles et ceux qui affirment que Dieu est le même dans toutes les religions mais qu’il s’y dit à chaque fois un peu autrement, sont assez proches de cette pensée paulinienne qui encourage la réconciliation.
Ni le remplacement, ni l’exclusion, la réconciliation.
Cet effort de réconciliation, ce travail de pacification, il a, selon Paul, été pleinement incarné en Jésus-Christ qui a détruit le mur de séparation.
Concrètement, cela signifie que Jésus a refusé, et il en a payé le prix, Jésus a refusé de construire son identité sur des bases telles que le nombrilisme ou ce qui en découle, l’exclusion, la haine.
C’est pour cela qu’il y a, dans cette épître, la notion d’abolir la loi. Non le judaïsme, mais la loi. Et en lisant ces mots de Paul, souvenons-nous que Jésus disait, lui, être venu l’accomplir et non l’abolir.
Ce que Paul entend par ces mots, c’est qu’il convient de refuser de considérer la torah comme un dogme et de l’absolutiser. Ce que l’on fait par exemple lorsque l’on adopte, sans la questionner, la séparation entre pur et impur qui fait office de ségrégation entre les uns et les autres.
Mais avec cet exemple, Paul met en garde contre tous les marqueurs identitaires que nous nous donnons qui instaurent des séparations, qui créent des frontières espérées étanches entre les uns et les autres.
Le christianisme a trop vite reconstruit des murs de séparation alors même que Jésus s’était attaché à tuer la haine qui oppose les humains entre eux. À tuer la haine qui vient semer la zizanie en soi, aussi.
C’est un détail intéressant que révèle le grec du texte original. Quand la TOB traduit : Là, il a tué la haine, il faudrait lire : Il a tué la haine en lui (ἐν αὐτῷ).
Les mots sont forts.
La vie de Jésus-Christ nous rappelle que la paix est un combat à mort. Et qu’on ne combat pas la haine avec des bons sentiments car elle peut se tapir en chacune et chacun. Il faut quelque chose de plus solide que les bons sentiments pour combattre la haine : des gestes d’amour, des actes de justice.
Le langage de Paul nous paraît souvent excessif. En l’occurrence, parce qu’on n’aime pas ce mot de « haine » et que l’on n’aime encore moins se dire qu’elle nous concerne, la haine. Pensez donc…
Même Jésus a su qu’il ne pouvait pas l’exclure a priori. Alors, dans son œuvre de réconciliation, il a tué la haine en lui aussi.
Ça reste difficile de savoir ce que cela peut vouloir dire pour nous : « Détruire le mur de séparation ; tuer la haine », c’est pourquoi je termine avec un exemple, que je trouve digne de Jésus-Christ, indépendamment des croyances de la personne que je vais citer.
Cette personne, elle s’appelle Antoine Leiris. C’est un journaliste français. Vous vous en souvenez peut-être, son épouse est morte assassinée le 13 novembre 2015 dans les attentats du Bataclan.
Peu après, il prenait la plume. Et il opposait son amour pour son fils de 17 mois à la barbarie des terroristes.
« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine.
Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes.
Si ce dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.
Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes.
Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité.
Perdu. Même joueur joue encore.
Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de douze ans.
Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.
Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde.
Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste.
Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre.
Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus. »
Lecture de Matthieu 5 : 43 à 48
« Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens n'en font-ils pas autant ?
Lecture d’Éphésiens 2 : 13 a 18
Mais maintenant, en Jésus Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. C'est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix : là, il a tué la haine. Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient proches. Et c'est grâce à lui que les uns et les autres, dans un seul Esprit, nous avons l'accès auprès du Père.