« De la couronne de gloire a la couronne d’épines », par Line Dépraz, pasteure
« Dans quel monde vivons-nous ? »
La question pourrait n’être que rhétorique. Elle résonne malheureusement de plus en plus souvent autour de moi.
Je l’entends de la bouche de personnes extrêmement diverses quant à leurs âges, leurs conditions, leurs convictions, leurs cultures. Mais toutes ces personnes ont un point en commun : elles sont traversées par une forme de désespérance, proche du fatalisme. Toutes ont l’impression de ne plus se reconnaître dans le monde. D’avoir perdu, ou d’être en train de perdre, le monde qu’elles connaissaient et qui les a vu grandir.
Cette impression que notre monde se dérobe sous nos pieds, vous l’éprouvez peut-être parfois aussi.
Un peu comme si nous avions tenu bon, jusqu’il y a peu, avec des valeurs communes dont le socle soudain se fissure. Et ces fissures, ces craquellements nous fragilisent, nous blessent, nous font peur.
Alors bien sûr, quand on dézoome, quand on regarde l’histoire de manière large, ce genre de sentiment peut vite être balayé. Parce qu’on connaît une multitude de périodes, une multitude d’« avant » qui n’étaient pas mieux que maintenant.
Et le fait que des valeurs, soi-disant communes, soient mises à mal, ce n’est pas nouveau. Ça ne fait pas un scoop.
On le sait, mais ça ne change rien à ce qu’éprouvent tant de personnes aujourd’hui. Un accablement, une désillusion, un désespoir, qui sont probablement accentués, de manière plus importante qu’à d’autres moments de l’histoire, par l’individualisation grandissante qui ébranle, voire éclipse, le sens communautaire.
Il me paraît loin le temps où je pensais que rien ne pouvait m’arriver sans que d’autres soient avec moi.
Ce temps où nous partagions la certitude, et peut-être même l’expérimentions-nous, que les difficultés, les obstacles, les ennuis, les conflits généraient un engagement collectif qui nous permettait de les surmonter ensemble. Ou, plus modestement, de croire qu’on allait les surmonter ensemble.
Ça peut paraître anecdotique, mais c’est pour moi révélateur. Lorsque je prends le bus ou le train, je ne croise quasi aucun regard. Chacun est dans son monde. Les yeux rivés à l’écran de son smartphone…
… Ironie du sort, dans ces moments-là, je suis dans ce que l’on appelle « un transport en commun ». Mais c’est « chacun pour soi », chacun dans son monde.
« Dans quel monde vivons-nous ? »
Comme croyantes et croyants, on ne peut pas se poser cette question, sans se demander dans la foulée : à quelle humanité est-ce que j’appartiens ? De quel Dieu est-ce que je veux être le reflet ?
On ne peut pas éviter de se poser ces trois questions ensemble, parce que le récit de la création qui ouvre la bible nous dit une interaction, une imbrication originelle et fondamentale entre un espace à habiter (la création), un créateur qui ordonne et anime ce monde (Dieu), une créature responsable du bon déroulement de la vie sur terre (nous).
Dans notre tradition, penser le monde, implique de penser l’humain et Dieu dans le même temps.
Et quand on a, parmi ses références pour penser tout cela, la bible, c’est complexe. Par exemple, et je prends un des éléments de l’équation, Dieu. Il est décrit dans la bible de mille-et-une façons, parfois contradictoires.
Comment tenir ensemble le Dieu des armées et le Dieu d’amour ? Le Dieu tout-puissant et le Dieu qui est ému aux entrailles ? Le Dieu qui habite au ciel et le Dieu dont le souffle est en nous ? Sachant que c’est le même…
Cette riche multiplicité d’images n’excuse pas, mais elle explique, je crois, un certain nombre de dérives que je qualifie volontiers d’autoritaires voire de maladives. Ce sont des dérives qui, sciemment, usent de manière exclusive de telle ou telle image de Dieu.
Ça conduit toujours au pire. Même quand on a la meilleure des intentions. Cela dit, en pensant aux dérives et aux images exclusives, je pointe ce matin celles régulièrement convoquées par des dirigeants politiques pour justifier des guerres, des massacres, des horreurs.
Il est capital de rappeler qu’on ne peut pas parler de Dieu et le restreindre à une seule de ses images, celle qui nous arrange. Même un Dieu d’amour, on prend le risque de ne pas être très crédible. On se doit de le penser en considérant la bible dans son ensemble. Et c’est pour cela que dans les traditions juive et chrétienne, l’intertextualité est si importante.
Parce que, quand on prend des passages isolément, sans contexte, on peut faire dire à la bible tout et son contraire. Souvent d’ailleurs, ce qu’elle ne dit pas.
Puisque j’évoquais des dirigeants politiques, il se trouve que la bible met en scène des décideurs, des élus, des personnages dont l’importance nous marque aujourd’hui encore, qui ne sont ni des super héros, ni des tout-puissants.
Abraham, le patriarche des 3 religions du livre. La figure du père par excellence. Et bien, il connaît la stérilité la plus grande partie de sa vie.
L’un de ses fils, Isaac, est un visionnaire. Mais il a d’énormes problèmes de vue à tel point qu’il ne distingue pas Jacob d’Ésaü.
Moïse, porte-parole de Dieu, est bègue.
Jésus, fils de Dieu, semble être historiquement issu d’une union illégitime, et il n’est pas exclu que Marie ait subi un viol.
L’apôtre Paul a commencé par conduire des rafles ignobles contre les premiers chrétiens avant d’être converti sur le chemin de Damas et d’avoir la grande place qu’on lui connaît dans le nouveau testament.
« SEIGNEUR, notre Seigneur, …
qu'est donc l'homme pour que tu penses à lui, l'être humain pour que tu t'en soucies ?
Tu en as presque fait un dieu : tu le couronnes de gloire et d'éclat… »
L’être humain tutoie Dieu. Il est presque comme lui, demeure cette nuance, presque.
Mais s’il est presque comme Dieu, alors son action au sein de la création doit s’inspirer de Dieu. Qui n’a pas créé en écrasant, en assujettissant, en méprisant.
Il a mis de l’ordre dans le chaos pour que la vie émerge et que tout, dans la création, ait une place, un rôle, une fonction.
Si l’homme est au-dessus des animaux, c’est pour ne pas céder à la bestialité.
Il n’est pas un ange pour autant. En témoignent les très nombreux préceptes et commandements qui, tout au long de la bible, visent à baliser les actes individuels pour garantir le vivre-ensemble.
« Qu’est-ce que l’homme ? » s’interroge le psalmiste.
L’évangéliste répond non par un concept ou une théorie, mais par l’exemple de celui qui a incarné la possibilité réelle d’une vie pour les autres.
Une vie centrée sur les autres et non sur soi : « voici l’homme ».
« Ecce homo », couronné non de gloire, mais d’épines. Cela dit, je pense que ce n’est ni incompatible, ni exclusif.
La couronne d’épines dit la gloire, ou le poids, c’est une autre traduction possible du même mot… La couronne d’épines dit la gloire, le poids, l’importance d’une humanité qui met tout en œuvre pour ne pas replonger la création dans le chaos d’avant l’intervention de Dieu.
En gardant à l’esprit l’interaction entre la création, le créateur, ses créatures, je vous laisse, pour terminer, quelques mots du poète palestinien Mahmoud Darwich, un poème intitulé « Pense aux autres » :
Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
N’oublie pas le grain aux colombes.
Quand tu mènes tes guerres,
pense aux autres.
N’oublie pas ceux qui réclament la paix.
Quand tu règles la facture d’eau,
pense aux autres.
Qui tètent les nuages.
Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
N’oublie pas le peuple des tentes.
Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
Certains n’ont pas le loisir de rêver.
Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
Qui ont perdu le droit à la parole.
Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?
Lecture du psaume 8
1Du chef de chœur, sur la guittith. Psaume de David.
2SEIGNEUR, notre Seigneur, que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
3Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,
pour réduire au silence l'ennemi revanchard.
4Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées, 5qu'est donc l'homme pour que tu penses à lui, l'être humain pour que tu t'en soucies ?
6Tu en as presque fait un dieu : tu le couronnes de gloire et d'éclat ; 7tu le fais régner sur les œuvres de tes mains ; tu as tout mis sous ses pieds :
8tout bétail, gros ou petit, et même les bêtes sauvages, 9les oiseaux du ciel, les poissons de la mer, tout ce qui court les sentiers des mers.
10SEIGNEUR, notre Seigneur, que ton nom est magnifique par toute la terre !
Lecture de Jean 19 : 1 à 5
1Alors Pilate emmena Jésus et le fit fouetter. 2Les soldats, qui avaient tressé une couronne avec des épines, la lui mirent sur la tête et ils jetèrent sur lui un manteau de pourpre. 3Ils s'approchaient de lui et disaient : « Salut, le roi des Juifs ! » et ils se mirent à lui donner des coups. 4Pilate retourna à l'extérieur et dit aux autorités juives : « Voyez, je vais vous l'amener dehors : vous devez savoir que je ne trouve aucun chef d'accusation contre lui. » 5Jésus vint alors à l'extérieur ; il portait la couronne d'épines et le manteau de pourpre. Pilate leur dit : « Voici l'homme ! »