"Contrariété, il en restera toujours quelque chose…", par André Joly, pasteur
Autour de Luc 13, 10 à 17: guérison d’une femme infirme le jour du sabbat
La vie s’inscrit dans un ordre naturel indiscutable: les jours et les nuits, les saisons et les moissons, les marées et les aurores boréales, le peuplement des forêts et les morts nécessaires.
Mais aussi entre tremblements de terre, sécheresse, tsunami, et éruptions volcaniques.
Tout est articulé à cet ordre naturel.
Puis l’homme est apparu, et a installé un ordre humain, entre digue et cultures, entre lois et punitions, entre cultures et constructions
Et les contrariétés sont apparues.
Les petites, les moyennes, et les grosses.
Pour pouvoir gérer tout cela, on ordonne.On met en ordre, en rang, on arrange.
Et nous sommes programmés pour que nous mettions nos vies en ordre de marche, en arrangement capables de nous sécuriser, de nous donner un cadre, et de ne pas, ou plus, avoir peur des bêtes sauvages qui n’ont ni dieu ni maître.
L’ordre naturel et l’ordre humain.
Et l’ordre divin ?
On y arrive.
Même si on n’est pas dans le secret de Dieu. On a finalement été briefé. Il y a eu la narration de l’histoire humaine, et il y a eu le don de la loi. Que beaucoup ont considéré être les codes civil, pénal, de la route, des obligations et j’en passe.
Cela aurait pu s’arrêter là, mais il fallait des gardiens pour assurer les différents ordres.
Et le chef de la synagogue est bien le gardien de l’ordre religieux.
Le dépositaire des articles de loi, bien entendu, et aussi de toute la jurisprudence qui s’est accumulée au fil des siècles et qui finit par charger et surcharger les textes premiers.
L’ordre humain - l’Ordnung - est là non seulement pour assurer une cohérence, une cohésion, une claire répartition des rôles et des responsabilités, une reconnaissance des lieux et des personnes d’autorité et de pouvoir, et surtout une sécurité qui n’est rendue possible que par un cadre en-dehors duquel tout devient menace.
Et même….
Il suffit que votre grille-pain s’emballe et carbonise vos toast dominicaux pour sentir en vous monter une rage qu’il vaut mieux contenir que…
Ainsi vont les contrariétés.
Il y a deux histoires dans ce récit.
Une histoire de guérison qui arrache une femme de l’infirmité pour la rendre à une vie en partage avec d’autres, dans des relations redevenues possibles.
Une histoire d’autorité et d’ordre dont la femme est absente, et qui ne la regarde pas.
Une histoire de guérison.
Luc met en scène cette infirmité qu’il confesse être l’oeuvre d’un esprit mauvais - c’était la façon de dire les choses à son époque - portée par une femme dont la vue était réduite à la terre poussiéreuse, au rejet social, à l’exclusion, à se demander jour après jour quel pouvait être le sens de sa vie dans sa situation, sans pouvoir regarder les autres de visage à visage, étrangère au monde des humains. Une femme qui n’existe plus pour la société.
A quoi bon ?
Alors, pourquoi pas fréquenter les lieux de culte. Il paraît qu’on y est le bienvenu. Une manière de chercher Dieu et son réconfort .
Jésus va faire basculer son histoire. Ici pas d’explication, pas de confession de foi, pas de cri, pas de supplication.
Pensez donc après dix-huit ans on s’habitue !
Courbée, pliée en deux, reléguée à une vie de ras les pâquerettes.
En Eglise beaucoup pensent que la rencontre avec Dieu se prépare: les fameuses étapes mises en place par nos pères fondateurs, baptême, instruction religieuse, pratique régulière, et les fêtes sans lesquelles nous serions perdus. Ici, rien de tout cela. Jésus voit et parle, et sa parole est agissante.
Redressante, guérissante, innovante,
Une parole qui change les paramètres du tout au tout, en la faisant passer de la traîne à la louange. Comme si une rencontre avec le Christ pouvait,
Devait ?
Redresser nos vies.
Et il le fait un jour de sabbat.
Parce que guérir, ce n’est pas un travail, c’est l’être même de Dieu que de les chercher, de les désirer les mettre debout et de les regarder pour qu’elles puissent exister.
Et face à cela, l’ordre religieux s’interpose.
Le chef de la synagogue est indigné…
Mais quelle indignité …… !
Une indignité qui porte sur une ambiguïté qu’il nous faut décortiquer pour bien comprendre la réaction de Jésus.
Le jour du sabbat est très codifié - ou ordonné - dans ce qui est permis et interdit de faire. Ce chef-là va invoquer Exode 20 (le décalogue) pour légitimer l’interdiction de travailler pendant le sabbat. Il considère qu’une guérison est assimilable à un travail.
Ce qui va faire sortir Jésus de ses gonds.
Et reprocher au chef de la synagogue et ceux qui le soutiennent des comportements hypocrites.
1e hyprocrisie
L’hypocrisie réside dans le fait que le chef de la synagogue s’appuie sur l’Ecriture pour imposer ses propres interdictions, alors qu’Exode 20 ne parle jamais d’interdire les actes de bonté. Il aménage l’injonction du sabbat à sa guise, il tord la parole de dieu. Voilà la première hypocrisie.
2e hypocrisie
Les siècles de tradition religieuse juive ont aménagé des cas spéciaux autorisés à accomplir des actes de bonté, comme relâcher des animaux pour aller boire. La bonté est donc à géométrie variable. Valable pour les animaux, mais certainement pas pour une femme qui, au demeurant, ne demandait rien.
Quel est l’enjeu ?
La gestion de nos contrariétés ?
Ou la mise en acte d’une vie en partage ?
Une raison d’être attachée à nos ordres contraignants ?
Ou des paroles et des actes de relèvement à l’égard de ceux qui sont à terre.
Des justifications - même infondées - de nos manières de fonctionner ?
Ou des vies retrouvées au prise avec la parole de Dieu ?
Ne nous cachons plus derrière nos apparentes sécurités institutionnelles, sociales pour justifier de notre bon droit et notre bien-pensance,
Mettons-nous à l’attention de ces vies qui ont besoin de nos présences et de nos mots pour qu’elles s’engagent à nouveau dans ce partage auquel elles sont attendues.
Amen