"La démesure de Dieu", par Line Dépraz, pasteure
Combien de fois suis-je supposée pardonner à la même personne quand elle commet une faute contre moi ?
Je vous avoue qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de me poser une telle question. Parce que les situations fâcheuses, conflictuelles, blessantes, je les prends comme elles viennent, je fais comme je peux.
Et je dois bien avouer que j’ai, à l’esprit, quelques situations de ma vie où je ne suis pas arrivée au stade du pardon.
Alors, je m’interroge : pourquoi pardonner plus qu’une fois, quand une fois, c’est déjà difficile ? Si l’autre persiste à me blesser, quelle raison ai-je d’être magnanime ? Et puis, si je me mets à compter les pardons, cela suppose-t-il qu’il y ait une comptabilité du pardon à apprendre, comme j’ai appris des formules mathématiques ?
Ces questions me donnent un peu le tournis.
Mais ce n’est rien, en regard de la mise en abîme dans laquelle me plonge la réponse de Jésus : Tu pardonneras non pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.
Les chiffres, bien sûr, sont symboliques, nous y reviendrons. Mais franchement, autant dire tout de suite, mission impossible.
Je ne voudrais évidemment pas vous confondre avec la mécréante que je suis, ni vous prendre pour moins vertueux que vous n’êtes, mais je vous mets au défi. Pardonner soixante-dix fois sept fois son frère ou sa sœur, je ne crois pas que ce soit possible à vues humaines. Dieu le peut, nous l’avons réentendu, mais nous, j’ai des doutes.
Ce qui pose la question de ce dialogue entre Pierre et Jésus. Comment le comprendre si de toute façon il nous propose quelque chose d’impossible ?
La semaine dernière, David Freymond nous rappelait l’importance, dans une situation conflictuelle, de ne pas se voiler la face, d’empoigner le nœud pour le délier et ouvrir ainsi une brèche au pardon.
Il s’est bien gardé de laisser entendre que c’était facile. Je ne dirai pas l’inverse aujourd’hui.
Mais à sa suite, je me propose de poursuivre la réflexion sur ces notions de péché, de faute, de pardon. Et je commence, en suivant notre récit, avec le « péché », la « faute commise » contre quelqu’un.
Ces mots, ils nous piègent aujourd’hui quand on lit la bible, parce qu’ils ont pris, au fil du temps, une signification différente de celle qu’ils avaient au moment où ils ont été écrits.
Le verbe grec traduit par « pécher, commettre une faute », ἁμαρτάνω (hamartano), est la traduction du verbe hébreu חָטָא (rata). Or, ce verbe, il provient à l’origine du milieu des archers (ceux qui tirent avec un arc) et il signifie « manquer sa cible ».
On le trouve dans la bible, dès le premier testament, notamment avec un épisode assez connu du livre des Juges, où on essaie d’expliquer ce qui fait la force d’une armée. Et ce qui fait la force d’une armée, ce qui fait son excellence, c’est le fait qu’elle est sans péché parce que, littéralement, chaque soldat a une visette d’enfer. Il est précisé que chacun d’eux est capable, avec sa fronde (là, ce n’est pas un arc, mais une fronde), chacun est capable de viser un cheveu sur la tête de l’ennemi.
Depuis, l’histoire a passé par là. Quelques théologiens aussi parmi lesquels Paul, Saint-Augustin, Thomas d’Aquin. Le péché est devenu une catégorie spirituelle, non plus militaire. On a vu, alors, tout le développement de la notion de péché originel qui dit que, face à Dieu, nous sommes toutes et tous imparfaits, incomplets, marqués par la finitude. Non pas selon nos actes, mais ontologiquement. La finitude, l’imperfection sont dans notre ADN d’être humain, indépendamment de ce que nous faisons.
Ensuite de quoi, les Lumières et une certaine bourgeoisie ont placé le péché dans la catégorie morale. Désormais, pécher, c’est faire le mal…
Le péché peut être compris comme le fait de rater sa cible. Le fait de se reconnaître finis et imparfaits devant un Dieu qui est infini et parfait. Ou commettre le mal. Gardons à l’esprit cette pluralité de sens quand on lit le mot « péché ».
J’en viens maintenant au pardon ou à la remise de dette, c’est le même verbe en grec, ἀφίημι. C’est pour cela que dans l’évangile de Matthieu, la parabole qui suit directement l’échange sur lequel on se concentre aujourd’hui parle de remise de dettes.
Pardonner, donner par, donner par-delà, ce n’est pas faire comme si de rien n’était. C’est prendre acte du mal subi et décider, malgré tout, de continuer à donner à autrui par-delà l’offense ressentie, par-delà l’offense subie.
Il y a l’idée de maintenir le lien, coûte que coûte.
Les parents qui vivent, ou qui ont vécu, des moments de rupture avec leurs jeunes, savent combien c’est important de ne jamais briser le lien. De tout mettre en œuvre pour le maintenir, même s’il est ténu. Parce que c’est le lien qui permet des retrouvailles après le temps des turbulences.
Pardonner. Donner par. Donner par-delà. Et on ne donne pas à autrui ce qu’il mérite. On donne ce qui est juste aux yeux de Dieu.
Or Dieu, capable de pardonner soixante-dix fois sept fois n’a pas de mesure.
Quand la relation est blessée, on continue de tendre la main, de donner respect, considération, voire même amour « Aimez vos ennemis ».
Dans cette dynamique du pardon et du lien maintenu, j’en viens maintenant à la question des chiffres et de l’éventuelle comptabilité du pardon.
Pierre s’estimait magnanime et il n’avait pas tort quand il proposait de pardonner jusqu’à 7 fois. C’est déjà pas mal.
Le problème, c’est que sa question est dictée par une double illusion :
-
Celle de croire que le mal subi est quantifiable et que le pardon doit lui être proportionnel.
-
Celle de penser que sa propre volonté lui suffit pour atteindre le but fixé. Une sorte de “to do list“ du pardon où on biffe ceux qui ont été donnés.
Pierre compte. Il se fixe un objectif comptable qu’il pense pouvoir atteindre.
Par sa réponse, Jésus l’emmène sur le terrain de l’illimité. Ce faisant, et je reprends là des mots de Lytta Basset, « Jésus met en cause notre prétention spontanée à quantifier le mal, pour en appeler à un pardon totalement dépréoccupé de sa valeur. »
Le mal subi est toujours en excès. On ne peut pas le quantifier. Il ne peut donc pas y avoir de pardon proportionnel au mal ou à la faute. Le pardon existe pour lui-même ou il n’est pas.
Lytta Basset va encore plus loin, et je trouve que ça nous parle : « Si Jésus ne pose pas de limites au pardon, c’est que la personne offensée à tout à y gagner : en pardonnant, elle ne perd rien. »
On ne perd rien en pardonnant. Pas même la face. Vous en avez déjà fait l’expérience.
Je termine, comme promis, avec quelques précisions sur ce soixante-dix fois sept fois.
70 x 7, peu importe que ça fasse 490 ou pas, c’est surtout 7 x 10 x 7.
7, vous le savez, c’est le chiffre de la complétude. Il symbolise la perfection, l’infini. En ce sens, pardonner 70 fois 7 fois, suggère un pardon à l’infini de l’infini. D’où mon impression que seul Dieu en est capable. Nous ne pouvons que l’implorer de nous faire grandir à son image et nous en remettre à lui lorsque nous atteignons nos limites.
Mais 7, c’est aussi le nombre de jour utilisés par Dieu pour créer le monde, repos compris. Parce que le repos fait partie de l’acte créatif.
10, lui, dit quelque chose de l’ordre de l’exhaustivité et de la responsabilité de l’être humain devant Dieu et devant ses semblables.
Nos dix doigts, outils de la plupart de nos actions, rappellent ce que nous sommes appelés à accomplir en respectant les 10 commandements qui sont, dans la bible, les garants du vivre-ensemble.
Pardonner soixante-dix fois sept fois, c’est donc s’inscrire dans la dynamique créatrice de Dieu en tenant compte non seulement de ses propres intérêts, mais du vivre-ensemble, du bien commun.
Être pardonné soixante-dix fois sept fois, ce n’est pas voir ses fautes comptabilisées l’une après l’autre, mais être pardonnés de n’être que ce que nous sommes.
Parmi toutes les autres, le christianisme est la religion du pardon.
Je crois que l’exercice du pardon peut donner naissance à une société qui s’attache à sauver les personnes des situations inextricables dans lesquelles elles se trouvent. En les libérant du ressentiment. En les affranchissant d’un passé qui les retiendrait prisonnières de leur péché. Et en les ouvrant à plus d’humanité.
Lecture de l’épître aux hébreux 8 : 10 à 12
Voici l'alliance par laquelle je m'allierai avec la maison d'Israël après ces jours-là, dit le Seigneur :
en donnant mes lois, c'est dans leur pensée et dans leurs cœurs que je les inscrirai.
Je deviendrai leur Dieu, ils deviendront mon peuple.
Chacun d'eux n'aura plus à enseigner son compatriote ni son frère en disant : Connais le Seigneur ! car tous me connaîtront, du plus petit jusqu'au plus grand, parce que je serai indulgent pour leurs fautes et de leurs péchés, je ne me souviendrai plus.
Lecture de Matthieu 18 : 21 à 22
Pierre s'approcha de Jésus et lui dit : « Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu'à sept fois ? » Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.