« No God’s land », par Line Dépraz, pasteure
Quel monde chaotique, écœurant, Matthieu nous décrit là.
Un monde de complot : Ils tombèrent d'accord pour arrêter Jésus par ruse et le tuer. »
Un monde de ragot : « Tu n'entends pas tous ces témoignages contre toi ? »
Un monde de violence gratuite, d’insultes : « Ils se moquèrent de lui … crachèrent sur lui … le frappaient à la tête… »
Un monde de noirceur : « À partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures. »
Un monde de profonde solitude : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
En un mot comme en cent, Matthieu nous décrit un monde invivable. Un monde inhospitalier. Même Dieu semble l’avoir déserté.
Dans les guerres de territoire, il y a ce que l’on appelle, le no man’s land, cet espace inoccupé entre les premières lignes des belligérants.
Ce jour-là, dans ce monde-là, il n’y a pas de lignes de front.
La terre entière apparaît comme un no God’s land.
Et ce matin, une seule question me serre la gorge : en quoi notre monde est-il différent de celui que Jésus a connu ?
Les ingrédients qui incitent les êtres humains à montrer le pire dont ils sont capables ne manquent pas plus aujourd’hui qu’hier. Il n’y a hélas aucune pénurie de ces denrées aussi nocives que néfastes : la haine, la violence, la moquerie, la mise à mort.
Vendredi Saint n’est pas l’histoire révolue d’un jour lointain.
Il a passé les siècles.
En demeurant, année après année, d’une cruelle actualité.
Il y a de quoi désespérer. Et s’interroger.
Sur les humains, bien sûr.
Mais sur Dieu aussi.
Vous m’avez régulièrement entendu dire qu’il n’est pas un magicien doté d’une baguette.
Certes.
Mais de là à laisser l’histoire aux mains des violents et des manipulateurs, n’y a-t-il pas un abandon coupable vis-à-vis de ce fils qu’il aime ?
Vis-à-vis de ses enfants de tous les temps qui foulent des chemins de croix ?
Ces questions, je les ai longuement discutées avec des familles qui, depuis le début de l’année, sont meurtries par des deuils ou des annonces de maladie.
Laisser l’incompréhension et la révolte s’exprimer est l’attitude la plus humble que je connaisse.
Parfois la seule possible.
Écouter en silence.
Accompagner en restant en retrait.
Mais dans un coin de ma tête, quand je reprends le récit de la Passion, je me souviens que Jésus était Juif. Et le psaume 22, il le connaissait sans doute par cœur, dans son entier.
Les 22 premiers versets disent la souffrance d’un homme attaqué, blessé, perdu.
Les 10 derniers versets disent la reconnaissance de ce même homme à son Dieu qui répond et se rend présent jusque dans les pires moments. Non pas en les lui évitant, mais en les habitant de son Souffle.
Cette fin du psaume qui sent bon l’espérance et la reconnaissance n’excuse évidemment ni les tordus, ni les brutes ni les assoiffés de pouvoir.
Elle ne justifie en aucun cas le mal commis.
Mais si Jésus avait à l’esprit l’ensemble du Psaume 22, dont il n’a repris sur la croix que le cri de la douleur la plus profonde, alors peut-être que cela nous invite à oser croire que Dieu est présent dans nos vies, jusque et y compris dans nos vendredis saints.
Dieu présent contre toute attente.
« Dieu avec » en dépit des apparences.
Dieu qui entend et répond.
Et si cela est vrai, ce que je veux croire, alors cela nous autorise à proposer une esquisse de sens au chaos décrit par Matthieu.
Vendredi Saint serait le jour où Jésus entre dans le pays de la mort pour y déposer, dans chaque recoin, un peu de la poussière de la folle tendresse de Dieu pour chacune et chacun.
Vendredi Saint serait le jour où Jésus accepte de tomber dans le puits sans fond de la haine humaine pour y déposer, depuis tout en bas jusqu’à la margelle, quelques graines du fol amour de Dieu pour chacune et chacun.
La mort de Jésus sur la croix serait la manifestation sur terre, en écho à Noël, de la tendresse et de l’amour de Dieu qui dissémine sur nos chemins, dans nos bas-fonds, dans nos souffrances, nos misères, dans nos maisons, nos prisons, nos hôpitaux, nos EMS, nos écoles, dans nos rêves et nos désenchantements, des particules d’espérance.
Ce qui nous permettrait de croire, in fine, que Jésus meurt, non pas pour payer le prix de nos péchés, mais parce que Dieu est capable de mourir d’amour pour donner du souffle et de la vie au monde jusque dans ses plus sombres recoins.
Lecture de l’Évangile de Matthieu, chapitres 26 et 27, extraits
Lorsque Jésus eut achevé tous ces discours, il dit à ses disciples : « Vous le savez, dans deux jours, c'est la Pâque : le Fils de l'homme va être livré pour être crucifié. » Alors les grands prêtres et les anciens du peuple se réunirent dans le palais du Grand Prêtre, qui s'appelait Caïphe. Ils tombèrent d'accord pour arrêter Jésus par ruse et le tuer. Toutefois ils disaient : « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »
Après avoir été arrêté, Jésus comparut devant le gouverneur. Le gouverneur l'interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus déclara : « C'est toi qui le dis » ; mais aux accusations que les grands prêtres et les anciens portaient contre lui, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : « Tu n'entends pas tous ces témoignages contre toi ? » Il ne lui répondit sur aucun point, de sorte que le gouverneur était fort étonné.
Les soldats du gouverneur, emmenant Jésus dans le prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte. Ils le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate ; avec des épines, ils tressèrent une couronne qu'ils lui mirent sur la tête, ainsi qu'un roseau dans la main droite ; s'agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui en disant : « Salut, roi des Juifs ! » Ils crachèrent sur lui, et, prenant le roseau, ils le frappaient à la tête. Après s'être moqués de lui ils lui enlevèrent le manteau et lui remirent ses vêtements. Puis ils l'emmenèrent pour le crucifier.
A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures. Vers trois heures, Jésus s'écria d'une voix forte : « Eli, Eli, lema sabaqthani », c'est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Certains de ceux qui étaient là disaient, en l'entendant : « Le voilà qui appelle Elie ! » Aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il imbiba de vinaigre ; et, la fixant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire. Les autres dirent : « Attends ! Voyons si Elie va venir le sauver. » Mais Jésus, criant de nouveau d'une voix forte, rendit l'esprit.