« Frémissements », par Line Dépraz, pasteure
Je terminais la prédication de Vendredi Saint ainsi : Jésus meurt, non pas pour payer le prix de nos péchés, mais parce que Dieu est capable de mourir d’amour pour donner du souffle et de la vie au monde jusque dans ses plus sombres recoins.
Il faut y croire, mes ami.e.s.
Il faut y croire, parce que fondamentalement le monde que nous retrouvons ce matin est le même que celui décrit par Matthieu vendredi. Un monde de complot, de ragot, de violence, de noirceur.
Avec en prime cette désolante réalité que l’évangéliste nous rappelle : dans ce monde, tout s’achète.
De la trahison de Judas : 30 deniers ;
au récit d’une réalité présentable pour expliquer le tombeau vide : un pot de vin considérable pour les gardiens du tombeau ;
en passant par le parfum, de grand prix, répandu sur la tête de Jésus à Béthanie.
On rêve parfois que Pâques n’ait rien à voir avec Vendredi Saint. Ce ne serait même pas un nouveau chapitre, mais carrément un autre livre.
Ce n’est pas le cas. Les deux jours sont inextricablement liés et c’est tant mieux.
C’est tant mieux parce que c’est le gage que Pâques n’est pas une fête hors sol, désincarnée.
Pâques prend racine dans notre quotidien. C’est au creux de nos jours parfois sombres, parfois lumineux, souvent banals qu’il insuffle son renouveau.
Pâques ne détruit pas le monde d’avant-hier.
Il l’habite différemment.
Il le saupoudre d’espérance.
Le revêt de lumière.
Lui dégage un horizon.
Comme dans les autres évangiles, l’horizon, chez Matthieu, commence à se dégager avec la mise en route des femmes.
À la différence des autres évangiles, elles vont ici au tombeau pour voir le sépulcre, pour être avec le corps du crucifié, simplement, et non pas pour le préparer avec des aromates.
Peut-être ont-elles conscience, dans leurs corps de femmes, que mourir fait partie de la vie au même titre que naître. Et qu’il faut prendre le temps de célébrer pleinement ces moments-charnières. Les vivre, puis y revenir, tant que nécessaire, pour les intégrer.
Cette nuit-là, elles se mettent en route pour le cimetière probablement mues par le même élan qui nous fait aller sur les tombes de nos disparu.e.s.
À la différence notoire que c’est le troisième jour seulement. Qu’elles ont assisté à un véritable drame. Et que la situation tant sociale que politique aurait pu les retenir. Faut-il le rappeler, les disciples du fauteur de troubles n’étaient pas en odeur de sainteté auprès de l’occupant romain.
Si la mort les a blessées et fragilisées, elle ne les effraie pas. Et je vous avoue que leur courage force mon admiration.
Depuis le début du drame, Marie de Magdala et l’autre Marie sont restées près de Jésus.
Y compris au pied de la croix quand tous les autres se détournaient.
Elles étaient encore avec Joseph d’Arimathée lorsqu’il a mis le corps au tombeau.
Et les voilà qui ressortent de nuit, pour affronter leur deuil.
Elles auraient pu frémir de peur et rester murées dans leur deuil, dans leur douleur.
Elles ont laissé parler leur coeur et cela leur a ouvert l’horizon de toutes les résurrections qui leur étaient promises. Elles ont été relevées, joyeuses !
Parce qu’elles ont choisi de faire face à la mort, elles ont vu le Ressuscité de face.
Alors affronter la nuit, défier nos nuits, débusquer nos peurs et les défaire, ce sont les encouragements que je retiens des femmes ce matin.
Difficile, par contre, de se sentir encouragé.e par les gardiens.
Ils ont donc été placés devant le sépulcre pour le surveiller. Souvenez-vous les grands prêtres et les pharisiens avaient entendu Jésus annoncer sa résurrection et ils craignaient une supercherie.
Plus précisément, ils voulaient éviter que les disciples viennent voler le corps du crucifié pour attester, post mortem, des paroles de Jésus.
Ces grands-prêtres, ces pharisiens, et autres gardiens de la mort, sont en fait obsédés par ce qui est visible, ce qui est palpable.
Ils sont fascinés par les objets, les reliques que l’on peut brandir comme autant de trophées pour témoigner de sa puissance et asseoir son pouvoir.
Ils font une lecture littérale de la vie.
Dieu, non.
Il sait qu’il est des signes autres que la présence ou l’absence physique qui permettent de décrypter la vie, et paradoxalement, de lui donner chair.
Pâques nous rappelle qu’on peut tuer des corps, détruire des lieux, brûler des livres, commettre des atrocités, l'appel divin à la vie n'est pas près d'arrêter de résonner et de venir fissurer nos deuils. Inlassablement.
Et je termine avec ceci : Les gardes sont là pour éviter toute supercherie, pour veiller à ce que le mort ne bronche pas. Et voilà, nous précise joliment Matthieu, « qu’ils devinrent comme morts quand l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. »
C’est quand même risible, les gardiens du mort qui deviennent comme des morts, à la découverte du tombeau vide…
Cela dit, c’est facile de se moquer.
J’aurais sans doute fait pâle figure, moi aussi.
Ces gardes ont le mérite de nous rappeler que nous avons tous, en nous, des gardiens robustes.
Que nous créons, que nous plaçons en stratagème de défense pour nous protéger de nos peurs, de nos sentiments, des nouveautés, des autres, de soi...
Mais lorsque Dieu intervient dans nos vies, comme au matin de Pâques, il ne se laisse pas enfermer dans nos sépulcres.
Sa puissance est la plus forte.
Son amour est le plus fort.
Il est capable et il aime faire resurgir la vie, encore et toujours, quitte à renverser tous nos principes.
C’est ce que Pâques nous rappelle in fine : lorsque Dieu entre dans nos vies, c’est un véritable tremblement de terre qui fait s’effondrer les gardiens de la mort. Et dont les répliques ne cessent de se faire sentir jour après jour.
Un véritable frémissement de vie !
Lecture de l’Évangile de Matthieu 28 : 1 à 10
Après le sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l'autre Marie vinrent voir le sépulcre. Et voilà qu'il se fit un grand tremblement de terre : l'ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s'assit dessus. Il avait l'aspect de l'éclair et son vêtement était blanc comme neige. Dans la crainte qu'ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts. Mais l'ange prit la parole et dit aux femmes : « Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n'est pas ici, car il est ressuscité comme il l'avait dit ; venez voir l'endroit où il gisait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : “Il est ressuscité des morts, et voici qu'il vous précède en Galilée ; c'est là que vous le verrez.” Voilà, je vous l'ai dit. » Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s'approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui. Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu'ils doivent se rendre en Galilée : c'est là qu'ils me verront. »
Lecture de l’Évangile de Matthieu 28 : 11 à 15
Comme elles étaient en chemin, voici que quelques hommes de la garde vinrent à la ville informer les grands prêtres de tout ce qui était arrivé. Ceux-ci, après s'être assemblés avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent aux soldats une bonne somme d'argent, avec cette consigne : « Vous direz ceci : “Ses disciples sont venus de nuit et l'ont dérobé pendant que nous dormions.” Et si l'affaire vient aux oreilles du gouverneur, c'est nous qui l'apaiserons, et nous ferons en sorte que vous ne soyez pas inquiétés. » Ils prirent l'argent et se conformèrent à la leçon qu'on leur avait apprise. Ce récit s'est propagé chez les Juifs jusqu'à ce jour.