Prédication “Assomption”, par Virgile Rochat, pasteur
« On n’a pas le pape, on n’a pas la Vierge ». Voilà à peu près la réponse qu’a donné longtemps le protestant moyen du canton de Vaud quand on lui demandait quelle était la différence entre les croyances de l’église réformée et celles l’église catholique romaine.
Cette réponse, bien sûr trop simple, caricaturale, de plus formulée négativement, ne dit rien d’ouvrant, de positif à quoi s’identifier, mais elle exprime bien quelque chose !
C’est vrai qu’on n’a pas de pape, même si parfois on le regrette un peu vu son audience planétaire et son impact médiatique. Bien sûr, on n’a pas la vierge Marie comme nos sœurs et frères de Rome ou de Constantinople. Mais, même si on l’a écartée longtemps comme figure trop emblématique de Rome, elle est présente dans les Ecritures, donc aussi constitutive de notre foi !
Profitons dès lors de ce WE du 15 août pour nous rafraîchir un peu la mémoire. Dans l’église catholique romaine on fête l’Assomption pour célébrer le fait que pour la tradition de cette Église, Marie n’est pas morte au sens commun, mais elle a été enlevée au ciel, puis couronnée « Reine du Ciel » par son Fils J-C, ce que montre très bien le portail peint de notre cathédrale.
Comment en est-on arrivé là ?
Aux tous débuts de notre ère, on ne dit pas grand-chose de Marie. La Bible en parle peu. Il n’y a pas de mention d’elle dans les épitres (dont vous savez que les textes sont souvent plus anciens que ceux des évangiles… ).
Elle est mentionnée deux fois chez Marc : une fois comme mère de Jésus 6, v3 ; et une autre fois en 3,31-35 pour relativiser son importance : la vraie mère de Jésus, c’est celle ou celui qui fait sa volonté…
Bon. Matthieu en parle bien sûr un peu dans sa relation avec Joseph. Il y a aussi deux mentions chez Jean (à Cana où elle brusque un peu son fils et à la croix, où il la remet à Jean avant de mourir…).
C’est surtout Luc, dans ce qu’on appelle les évangiles de l’enfance, qui lui fait une place remarquable, et dans les Actes des Apôtres où elle est présente dans la chambre haute avec les autres apôtres.
On en a entendu la lecture des récits bien connus.
C’est au quatrième siècle de notre ère que tout se construit.
Au concile de Nicée, en 325, (on vient d’en commémorer les 1700 ans), on proclame le Christ vrai Dieu et vrai homme. C’est ce qu’on appelle les deux natures (divino-humaine).
Cela va conduire les théologiens de l’époque (les Pères de l’Eglise) à investiguer la figure de Marie et, comme par effet rétroactif ou boomrang, à peu à peu donner à Marie une dimension à proprement cosmique et finalement être proclamée Théotokos : Mère de Dieu, ceci au cinquième siècle, lors du concile d’Ephèse en 431.
Il faut dire ici que les choses ont été quelque peu favorisées -voire contraintes- parce que précisément à Ephèse régnait en maîtresse la fameuse Diane des Ephésiens dont le livre des Actes des Apôtres fait mention, une divinité païenne de la maternité et de la fécondité représentée avec un torse garni de multiples seins généreux…
Il est indéniable que cette Diane pour les Romains (Artémis pour les Grecs), cette divinité bénéficiait d’un grand crédit populaire et pouvait présenter une menace pour la chrétienté naissante. Il fallait dès lors la contrer (ou la recouvrir) pour faire progresser le message chrétien.
Cette interprétation n’est pas souvent évoquée, on peut bien le comprendre ! mais elle n’est pas pour rien dans la glorification de Marie qui sera dès lors appelée Théotokos, mère de Dieu.
Plus tard, au XIIème siècle, en Occident, le culte de Marie se développera avec force sous l’impulsion notamment de Bernard de Clairvaux et des Cisterciens.
Ainsi Marie est devenue peu à peu une divinité extrêmement populaire, le côté maternel et féminin et pour beaucoup son rôle d’intercessrisse la rendant profondément proche et sympathique.
(pour saisir cela de l’intérieur, je ne résiste pas à l’envie de vous communiquer deux témoignages qui m’ont permis de saisir de l’intérieur ce qui peut attirer dans la piété mariale. Guy Gilbert : « On se confie plus facilement à sa maman qu’à son papa », et un jeune Erythréen : « On prie Marie, car Jésus ne peut rien refuser à sa maman »).
Je reprends le cours historique de mon propos.
Au XVIème siècle arrive la Réforme. Martin Luther commente le Magnificat.
Soucieux de ne laisser aucune place aux éventuels « mérites », il prend toute son énergie pour montrer que Marie n’est pas différente des autres croyants, qu’elle est pur objet de la grâce…
Quant à son rôle d’intermédiaire entre les humains et Dieu, il est bien sûr aussi refusé, un peu de la même manière que le culte des saints, le Christ étant l’unique médiateur selon le terme consacré.
Donc, patatras, tout le culte organisé autour de Marie va être démantelé brique par brique… On en a une preuve vivante ici même avec la cathédrale de Lausanne !
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Et maintenant direz-vous ?
Oui, maintenant ? Que faire de tout cela ?
D’abord, me semble-t-il, ce qui fait consensus entre protestants, catholiques et orthodoxes.
Marie objet de la grâce divine : « Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu, le seigneur est avec toi » comme pour nous tous à travers les siècles et encore maintenant : la grâce, la miséricorde et la paix nous sont données et multipliées (début de culte).
Marie mère du Seigneur, figure de la foi : « qu’il me soit fait selon ta parole ». Cette phrase consonne parfaitement avec le sola scritura (la Parole, la Bible, et la fameuse doctrine de la justification par la foi : « le juste vivra par la foi »).
Voilà deux choses, et ce n’est pas rien !
Mais il y a plus :
Marie figure de l’Église, car elle met Dieu au monde, comme l’Église est invitée, plus que cela, missionnée à mettre Dieu au monde, à communiquer l’Évangile ! et l’Église, c’est nous !
Marie Nouvelle Eve qui vient faire sortir l’humanité du malheur originel comme son Fils est le Nouvel Adam…
Commenter cela pourrait constituer la matière d’une belle prédication conformiste et convenue.
Mais je vous propose autre chose ! Je vous propose de faire un pas de côté.
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La figure de Marie est sans doute importante pour beaucoup de fidèles.
Mais son rayonnement ne doit pas masquer d’autres figures féminines également présentes dans la Bible à commencer avec force actuellement- par la figure de Marie de Magdala (Marie Madeleine), amie et soutien de Jésus, citée 12 fois dans les évangiles, présence à la crucifixion et à la résurrection. Reconnue très tôt comme femme apôtre et même comme « apôtre des apôtres » (Hyppolyte de Rome, au tournant du troisième siècle et plus tard St Thomas…).
La figure d’une autre Marie, Marie de Béthanie, la sœur de Lazare, la contemplative, et de Marthe sa sœur, l’active, ces deux faces complémentaires de la vie de foi.
Puis plus tard, dans les Actes la figure de Lydie, la marchande de pourpre, la première convertie et baptisée en Europe.
Sans compter toutes les matriarches du Premier Testament, les femmes juges : Déborah, Dalila. Sarah, Rebecca, Rachel et Léa… puis Ruth, Esther + la Sulamite du Cantique des Cantiques, élue du roi Salomon…
Rahab, la courageuse aubergiste de Jéricho, Bethsabée, etc…
Toutes femmes restées si longtemps dans l’ombre et pourtant déterminantes dans notre histoire…
Ça fait beaucoup ! Mais cela ne suffit pas et de loin. Car s’il est juste et bon d’évoquer les grandes figures féminines, il est encore plus nécessaire de démasquer l’empreinte phénoménale qu’occupe le patriarcat dans notre culture islamo-judéo-chrétienne. Le patriarcat, ce mot souvent honni, clivant et pourtant extrêmement présent et subtilement agissant et pas pour le meilleur.
Je sais que c’est délicat. Je ne suis pas et de loin un spécialiste, mais ce qu’on appelle les « études genres » sont en mesure de nous ouvrir à des réalités concrètes pleines de promesses pour la suite de notre civilisation…
Quelques exemples. Le premier n’est pas le moindre, mais on doit à l’honnêteté intellectuelle de le mentionner : c’est un des qualificatifs de rien moins que notre Dieu : le Dieu « Père » du monothéisme. Le Père. Cela peut incliner à d’une certaine manière, voire fonder ou même justifier le patriarcat… (bon c’est l’argument le plus massif)…
Il y a aussi les patriarches (bien nommés) de l’Ancien Testament.
Les Pères de l’Eglise grecs et latin dont les œuvres s’intitulent patristique ou patrologie…
Et puis aussi le vocabulaire que l’on utilise. Subrepticement il induit des comportements. Les paroles de nos cantiques… En grammaire le fait que le masculin prédomine (dans une foule il suffit d’un homme pour mille femmes pour dire « Ils »)…
Les mots aussi, les mots qui manquent pour exprimer des actions faites par des femmes. J’en ai deux exemples qui interviendront plus tard dans la liturgie : pas de mot au féminin pour disciples (on ne dit pas disciplesse) ou témoin (témouine ?). Et il y en a beaucoup.
Cela peut paraître anecdotique, mais si on y réfléchit, cela a des conséquences énormes, notamment pour une question brûlante d’actualité. Vous voyez ce dont je veux parler, le dérèglement climatique, les températures actuelles…
Notre société consumériste, matérialiste, croissanciste est typiquement le fruit d’une pensée produite par des hommes mâle. Pressés, en recherche d’efficacité immédiate, peu soucieuses des conséquences à long terme…
Cela nous conduit où ? Là où on en est… pas loin du gouffre.
Réviser nos comportements et décisions avec un œil féminin, avec le côté féminin qui nous habite tous, hommes et femmes.
Je vous livre brut de décoffrage la réponse de L’IA la question « Qu’est-ce que ça changerait si les femmes étaient réellement prises en compte ? »
Le texte :
Évolution des priorités politiques
- Politiques sociales et familiales : Les études montrent souvent qu'une plus forte représentation féminine s'accompagne d'un investissement accru dans la santé, l'éducation, les services de garde d'enfants et les programmes de protection sociale.
- Gestion des crises et consensus : Plusieurs analyses de gouvernance suggèrent que les équipes dirigeantes mixtes favorisent davantage le dialogue, la recherche de compromis et une gestion collaborative des crises (sanitaires, économiques ou environnementales).
- Environnement et durabilité : Des corrélations sont fréquemment observées entre la présence de femmes dans les instances décisionnelles et l'adoption de politiques de transition écologique plus ambitieuses.
Transformation du style de pouvoir
- Légitimation et modèles : La présence visible de femmes aux plus hautes fonctions normalise leur rôle dans des domaines régaliens traditionnellement masculins (finances, justice, défense).
- Diversité des perspectives : Intégrer la moitié de la population qui est historiquement sous-représentée permet d'adapter les lois aux réalités concrètes de l'ensemble des citoyens, réduisant les angles morts législatifs.
Ça fait réfléchir non ?
Mais c’est le moment de conclure !
A l’époque du concile d’Ephèse, l’Eglise, pressée par le culte de la Diane Artémis, a hissé Marie au panthéon divin.
Aujourd’hui, pressée par le nécessaire changement de comportement sociétal à cause de la crise climatique, l’Église, les Chrétiens, nous, allons-nous saisir l’occasion de sortir du patriarcat, de repérer et refuser tout masculinisme et contribuer ainsi à un rapport au vivant plus modéré, plus long-termiste, en un mot plus féminin ?
L’Église l’a fait à Ephèse, le fera-t-elle aujourd’hui ? La question reste ouverte encore quelques temps…